Étranglé par les mises aux normes exigées depuis le Cuba Libre, ce bar de Rouen va fermer

Étranglé par les mises aux normes exigées depuis le Cuba Libre, ce bar de Rouen va fermer

À Rouen (Seine-Maritime), le Comptoir des pirates a dépensé plus de 8 000 euros pour se mettre aux normes, un coup dur pour son modèle économique.

À Rouen (Seine-Maritime), le Comptoir des pirates a dépensé plus de 8 000 euros pour se mettre aux normes : un coup dur pour son modèle économique. (©ML/76actu)

Le terrible drame du bar Cuba Libre, survenu dans la nuit du 5 au 6 août 2016, plane encore sur les établissements de nuit rouennais. Alors que L’Emporium Galorium, un bar emblématique de Rouen (Seine-Maritime), a mis la clef sous la porte samedi 22 février 2020, Gwenaël Le Bras s’apprête à faire de même.

La patron de l’ancien Gibier de potence, aujourd’hui rebaptisé Comptoir des pirates, situé 80 quai du Havre, veut jeter l’éponge. « Après trois ans et demi d’efforts, j’en ai marre de me battre contre des moulins à vent. Je suis écœuré et dépité. »

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« Un rêve de gosse qui vire au cauchemar »

À 45 ans, l’homme tient la barre de son établissement depuis dix ans. Mais il est le capitaine d’un navire qui est en train de couler. « Aujourd’hui, ce sont mes beaux-parents et mon père qui font des courses pour que moi, ma femme et ma fille, nous puissions nous nourrir. Ouvrir un bar à concerts, c’était un rêve de gosse pour moi. Mais aujourd’hui, ça vire au cauchemar. »

Quand il a ouvert en 2010, Gwen’, comme il préfère se faire appeler, a fait de son bar un lieu de concert de rock, hard-rock, métal et de chants de marins. « J’accueillais deux concerts par mois dans ma cave. » Mais après la visite inopinée des services de la Ville, le 16 septembre 2016, peu de temps après le terrible Cuba Libre, son lieu de concert a dû être fermé.

« Je ne le savais pas quand je l’ai acheté, mais mon établissement n’était pas aux normes, il manquait des alarmes dans la cave, des éléments de décors n’étaient pas ignifuges…, énumère ce natif de Rouen. J’ai alors fait établir un diagnostic de sécurité par un organisme agréé. Je souhaitais vraiment être en conformité. »

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8 000 euros de travaux

D’abord, Gwenaël a mis tout son décor de piraterie par terre. « J’ai dû aussi enlever tous les rideaux, installer des portes coupe-feu, des nouvelles alarmes, traiter mon plafond de sas d’entrée avec un produit anti-feu, ajouter des blocs autonomie éclairage sécurité, rendre ouvrables les portes côté quai du Havre… » Le tout pour une somme d’environ 8 000 euros.

« Quand on sait qu’on se fait un salaire de 1 000 euros chacun par mois avec ma femme, on sait que ça représente beaucoup », indique le gérant de l’ancien Gibier de potence. Le couple a alors dû faire un emprunt à la banque, notamment pour deux portes coupe-feu qui ont été fabriquées sur mesure, soit 2 457 euros la pièce.

Après avoir effectué tous ces travaux, Gwenaël Le Bras a rencontré la commission sécurité, composée de deux membres des services de la Ville, d’un adjoint au maire, d’un officier de police et d’un pompier, en décembre 2018. « Le chef du service de la commission sécurité de la Ville m’a demandé d’enlever une estrade et m’a assuré que je pourrais récupérer mon avis favorable. Le sapeur-pompier avait également demandé à ce que des ferme-portes soient installés sur mes nouvelles portes coupe-feu. J’avais tout accepté. »

Sauf qu’une fois devant ses portes coupe-feu flambant neuves, le gérant du bar a estimé qu’il ne pouvait pas percer les portes sans en abîmer les caractéristiques ; ce qu’il a indiqué à la commission. « Le sapeur-pompier m’a également demandé de mettre en place des portes qui s’ouvrent vers l’extérieur, au niveau de mes portes qui donnent sur les quais du Havre. Mais comme ma façade est classée, les bâtiments de France me l’ont refusé. Et des professionnels de fenêtres, à qui j’ai demandé un devis, me l’ont refusé pour des questions de sécurité. Si la porte est ouverte sur les quais, quelqu’un pourrait se la prendre en pleine face… »

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« Mon modèle économique mis à mal »

Les ennuis commencent. « On m’a également demandé de sceller le mobilier sur le sol de ma cave. Mais je ne peux pas car je suis dans le lit de la Seine. Je suis en zone inondable et ma cave est recouverte d’un béton étanche de 15 centimètres. Si je perce ce béton pour sceller le mobilier, ce serait un geyser… » Enfin, Gwenaël Le Bras a récemment reçu un courrier lui expliquant qu’il n’avait pas de licence d’entrepreneur du spectacle pour accueillir des concerts…

Le patron de bar a l’impression que le sort s’acharne contre lui. « Depuis la fermeture de ma cave, soit trois ans et demi, mon modèle économique est mis à mal. Je n’accueille plus que le mini festival de métal et deux concerts de chants de marins dans l’année. Les concerts, c’était mon fond de commerce. Sans ça, c’est vraiment compliqué. »

Ce papa d’une fillette de huit ans et d’une fille de 18 ans pense à changer de métier. « On a eu trois salaires en 2019 avec ma femme. Ce n’est plus possible. » Gwenaël Le Bras n’est cependant pas rouge de colère, il assure que le service de la commission de sécurité de la Ville « est dans l’accompagnement » : « Ils font vraiment bien leur travail ». Mais il déplore que ce soit le sapeur-pompier qui ait le dernier mot.

« Franchement, il fait du zèle. J’aimerais savoir pourquoi ce n’est pas le maire de Rouen qui prend la décision. Il pourrait, au regard de toutes les constations de sa commission sécurité, rendre lui-même des avis favorables ou défavorables. »

Le passionné du monde des pirates assure qu’il n’est pas le seul dans ce cas. « Plusieurs bars, comme L’Emporium qui a fermé ses portes le 22 février ou encore La boîte à bières qui n’a pu rouvrir ses étages, sont impactés. »

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L’adjointe au maire lui tend la main

Le Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) et la Ville rappellent que la décision de la commission de sécurité est collégiale. « Mais il est vrai que le préventionniste, soit le sapeur-pompier, est l’expert de cette commission, explique Fatima El Khili, présidente de la commission de sécurité et adjointe au maire de Rouen chargée de la commission communale de sécurité et de l’hygiène et de la salubrité publique. Imaginez qu’il se passe quoique ce soit par la suite et que nous sommes allés à l’encontre du préventionniste… Ce n’est pas possible. »

L’adjointe au maire reconnaît cependant des « différences de pédagogie et de didactique » de la part des différents préventionnistes qui sont intervenus dans les établissements. « Mais la loi, c’est la loi, c’est pour tout le monde pareil ». Si Fatima El Khili a beaucoup de « sympathie et d’empathie » pour Gwenaël Le Bras, elle précise que le gérant doit se conformer à son diagnostic référent :

« D’abord, Mr Le Bras nous a dit qu’il ne voulait plus utiliser la cave, qu’il ne voulait plus utiliser la cuisine… Puis, il est revenu sur ses décisions… Ce qui engage à chaque fois des nouveaux documents, un nouveau diagnostic référent, des nouvelles normes de sécurité… Son dossier n’était pas constant. Je comprends que sa situation soit difficile et compliquée, mais il faut se conformer aux règles, il n’y a pas le choix. »

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« Je ne veux pas que l’on reste sur un échec »

Par ailleurs, Fatima El Khili assure qu’elle est prête à travailler à nouveau avec lui « jusqu’au bout de ma mandature et encore après ». « Je ne veux pas que l’on reste sur un échec. »

Le Service départemental d’incendie et de secours ajoute que son équipe n’est pas là non plus pour « l’embêter ». « On peut comprendre l’agacement de ce monsieur et on peut comprendre que cela ait de lourdes conséquences pour l’économie de son commerce mais on on ne peut pas faire l’économie de la sécurité, poursuit le Sdis. Il y a des textes, il faut s’y conformer. »

22 avis favorables sur 35

Sur les 35 bars de Rouen qui avaient reçu un avis défavorable après le Cuba Libre, 22 ont retrouvé leur avis favorable en 2020, cinq sont encore sous avis défavorable, cinq ont toujours une partie de leur établissement fermé, deux sont en cours de régulation et un a fait une nouvelle demande de travaux. Quatre bars ont totalement fermé leurs portes, « soit parce qu’ils ne pouvaient pas se mettre aux normes, soit pour des cessations d’activités », poursuit Fatima El Khili.

La Ville de Rouen assure qu’elle continuera ces visites à l’improviste, qui ne sont pas obligatoires pour les établissements de catégorie V. 

Ces contrôles inopinés sont faits sur la base de notre volontariat. Rouen le fait et continuera à le faire car nous ne voulons plus jamais connaître ce drame. Mais ces contrôles ne sont pas obligatoires. Est-ce que les autres villes le font ? Pas sûr… C’est pour cela que nous voulons faire évoluer la législation.

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Un diagnostic sécurité lors des ventes

La mairie de Rouen effectue ces contrôles supplémentaires à effectif constant, « c’est une charge de travail en plus pour nos services », souligne-t-elle. C’est pour cela que Fatima El Khili propose de mettre en place trois mesures :

  • Un registre de sécurité obligatoire dans chaque établissement
  • Un diagnostic sécurité obligatoire à chaque vente d’établissement
  • En lien avec les syndicats de la profession, un label pour les établissements bons élèves

Le maire de Rouen et Valérie Fourneyron (ancienne députée de Seine-Maritime, ndlr) avaient porté ces propositions auprès du gouvernement en 2016. Depuis, Yvon Robert a re-sollicité le gouvernement sur ce sujet. Avec deux parlementaires, Christophe Bouillon et Sébastien Jumel, il a de nouveau récemment écrit au gouvernement, sans réponse à notre connaissance à ce jour. 

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