Chaque semaine, Éric Durand et Philippe Ryckelynck se rendent à la prison du Havre pour passer du temps avec les personnes qui y sont détenues. (©MC Nouvellon)
C’est un engagement qu’il tient depuis l’ouverture du centre pénitentiaire de Saint-Aubin-de-Routot, situé à quelques kilomètres du Havre (Seine-Maritime). Chaque semaine, Éric Durand franchit les grilles de la prison pour y passer quelques heures au parloir avec les détenus qui en ont fait la demande.
« Une fenêtre ouverte » dans le quotidien de ceux qui reçoivent souvent peu, et parfois même aucune visite au cours de leur détention. « Pour certains, la famille est beaucoup trop loin pour faire le déplacement pour 3/4 d’heure de parloir, ou ils arrivent qu’ils soient même rejetés par leur proches. D’autres ont simplement envie de discuter avec quelqu’un avec qui ils n’ont pas de lien affectif particulier. »
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« Rencontrer sans juger »
Peu commune, cette habitude est un véritable engagement pour le retraité. Pourtant, c’est un peu par hasard qu’Éric a découvert l’existence de cette pratique, qui se fait via l’Association nationale des visiteurs de prison (ANVP). « Un chroniqueur que j’écoutais tous les jours à la radio a un jour glissé qu’il était visiteur de prison, se souvient-il. C’est là que j’ai commence à m’y intéresser. »
Son parcours n’avait à l’origine pas grand-chose à voir avec le milieu carcéral. Sa carrière, c’est sur le port du Havre qu’il l’a faite. D’abord dans les bureaux, puis au quatre coins du monde pour des voyages d’affaires. « J’ai mis les pieds dans 80 pays différents, et j’ai ainsi eu la chance de rencontrer des milliers de gens qui n’avaient pas les mêmes idées, la même vison du monde que moi. Cela m’a appris à rencontrer sans juger. »
Comme la plupart des bénévoles de l’association, c’est au moment de la retraite que l’idée lui est venue. C’est également le cas de Philippe Ryckelynck, qui s’est lancé il y a six ans. Lui qui a toujours été engagé dans le milieu associatif, parle aussi du hasard.
J’ai découvert qu’une personne avec qui j’avais travaillé dans une association était en prison. Je me suis alors demandé qui allait venir le voir là-bas, et c’est en commençant à me renseigner sur comment les visites se passaient que j’ai découvert l’association.
Habitués des parloirs
Avant de franchir les portes de la prison pour la première fois, ils ont tout deux, comme c’est le cas pour tous les visiteurs, rempli un dossier, passé un entretien avec l’administration pénitentiaire mais aussi reçu de la part des autorités une petite formation leur présentant le fonctionnement de l’établissement.
De quoi décrocher une carte officielle de visiteur qui « nous donne accès aux mêmes facilités que les avocats pour rentrer à l’intérieur », précise Philippe. Devenu un habitué des parloirs – « on y va toutes les semaines, les gens nous connaissent » – Éric raconte avoir « même fait fabriquer une ceinture en velcro pour ne pas sonner quand je passer le portique de l’entrée. »
En plus de ce côté administratif, l’ANVP accompagne les visiteurs, notamment via des groupes de parole où les bénévoles peuvent échanger avec un psychologue. Une démarche nécessaire quand « même si on fait abstraction de ce que la personne en face de nous a pu faire par le passé, cela peut parfois arriver sur la table et nous heurter », reconnaît Philippe.
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Amener de l’humain derrière les barreaux
S’il n’est pas facile tous les jours, les deux bénévoles associent ce choix à la quête d’une activité qui a du sens, « un engagement » très « humain ». « Au fil du temps, quelque chose se crée progressivement, détaille Philippe. Pas une relation amicale, mais une relation humaine, dans un endroit qui est quand même un lieu de déshumanisation. »
Témoignage de la proximité et de la confiance qui s’instaurent parfois, je suis un jour tombé sur le quai de la gare, à Paris, sur un ancien détenu que je venais voir. On est tombé dans les bras l’un de l’autre.
Pour autant, le contact ne perdure souvent pas après la fin de la détention. « Notre engagement, il est à l’intérieur de la prison », résume Éric. Ce qui ne sort pas non plus des murs du centre de détention, c’est la nature de leurs échanges. « Ce n’est pas non plus le confessionnal, mais cela reste entre nous. La seule chose, si vraiment on sent quelqu’un très mal, c’est d’en parler aux surveillants pour qu’ils soient plus attentifs. »
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« Ça ne se fait pas tout de suite, et ça peut ne jamais se faire »
Ni psychologue ni conseiller, les deux hommes se présentent comme une oreille attentive et, surtout, un regard bienveillant.
La première chose que l’on dit lorsqu’on fait l’accueil des arrivants, c’est ‘sachez-le, jamais on ne vous demandera pas pourquoi vous êtes là’, explique Éric. En revanche, s’ils veulent nous en parler, on sera à l’écoute.
Raconter sa journée, évoquer sa relation avec son « co-dé » ou parfois, aussi, parler de l’avenir et préparer l’après. « On essaie de les aider à trouver les éléments positifs, leurs centres d’intérêts pour, au moment de la sortie, réfléchir ensemble à la suite. »
Malgré leur volonté et leur investissement, Philippe confie qu’il « faut faire tout ça avec beaucoup d’humilité. On ne voit pas forcément les résultats dans la durée, ou ils arrivent parfois à des moments surprenants. Ça ne se fait pas tout de suite, et ça peut ne jamais se faire. » Rien de parfait donc. Le contact ne passe parfois pas, et « la relation peut s’user avec le temps. »
Malgré tout, « moi qui vit aujourd’hui seul, j’ai trouvé dans cet engagement une raison d’être, ça m’apporte l’idée que je peux être utile à quelqu’un », assure Éric.
Appel aux bénévoles :
Aujourd’hui, l’antenne havraise de l’ANVP compte 6 visiteurs. « Il faudrait que l’on soit le double pour bien fonctionner », détaille Philippe, qui explique que les listes d’attente sont parfois longues, allant jusqu’à 20 personnes.
Pour toutes personne intéressée, il est possible de le contacter sur anvp.lehavre@outlook.fr ou au 06 80 60 19 45.
Plus de renseignements sur le site Internet de l’ANVP.