Violences des Gilets jaunes : un média militant de Rouen au cœur d’une enquête

Violences des Gilets jaunes : un média militant de Rouen au cœur d’une enquête

Un membre du média Rouen dans la rue est jugé, vendredi 21 juin 2019, dans le cadre de violences commises lors des manifestations des Gilets jaunes à Rouen (Seine-Maritime). En parallèle, une enquête est en cours sur son implication au média indépendant Rouen dans la rue, suspecté d'inciter à la violence.

Un membre du média Rouen dans la rue est jugé, vendredi 21 juin 2019, dans le cadre de violences commises lors des manifestations des Gilets jaunes à Rouen (Seine-Maritime). (©SL / 76actu)

Rouen dans la rue est un site internet militant d’information, partisan de l’insurrection. Samedi 15 juin 2019, une vidéo relayée sur la page Facebook du média montre Étienne H. dénonçant « l’acharnement policier dont [il] est victime » depuis début mai. Son domicile a été perquisitionné par la police opérant dans le cadre d’une enquête menée par la « cellule Gilets jaunes ». Il a été interpellé et son matériel saisi. Etienne H. estime qu’il est visé par les enquêteurs parce qu’ils lui « reprochent d’être l’un des principaux contributeurs » de Rouen dans la rue.

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Le matériel ne lui a toujours pas été restitué un mois après. Étienne est suspecté d’avoir jeté de la peinture jaune sur le palais de justice de Rouen et d’avoir participé à la destruction de la devanture de la Société générale du centre-ville. Il ne s’est pas exprimé sur ces faits du 12 janvier et 2 février, lors de ses gardes à vues. Il sera jugé vendredi 21 juin à Rouen. D’autres enquêtes sont ouvertes à son encontre pour incitation à attroupement armé, organisation de manifestation – liées à Rouen dans la rue – mais aussi pour détention d’engin incendiaire.

Un dispositif policier jugé « disproportionné »

Neuf ordinateurs, trois téléphones, trois appareils photo et plusieurs dispositifs de stockage : c’est le bilan chiffré du matériel saisi lors de la perquisition, jeudi 9 mai, détaillé par le média militant Lundi Matin, confirmé par Me Chloé Chalot, l’avocate d’Étienne. Tout n’est pas à lui, mais tout a été saisi par les 25 policiers mobilisés rue du Docteur-Blanche à 6 heures du matin. Un dispositif « disproportionné », a-t-il dénoncé, comme son avocate :

C’est une perquisition de taré, un dispositif très organisé vraiment que pour lui, pas pour les autres qui seront jugés. Ça contraste avec le but final de l’enquête, ça interroge.

« Les autres », parce que quatre personnes sont mises en cause dans l’affaire du palais de justice et cinq dans celle de la Société générale. Pourquoi un tel dispositif pour Étienne ? Une mesure « de sécurité » selon l’un des policiers présents : « Il pouvait y avoir pas mal de gens dans le logement. » Seuls sa compagne et ses enfants, en l’occurrence. L’autre mesure propre à Étienne est la réquisition d’un inspecteur en cybercriminalité pour que les données du matériel saisi soient exploitées. « Pour matérialiser ou non les faits », appuie notre source.

Une enquête autour de Rouen dans la rue

Mais aussi pour servir aux autres enquêtes en cours contre lui : organisation de manifestation non déclarée, incitation à attroupement armé et détention d’engin incendiaire. Selon nos informations, le procureur de la République de Rouen a notifié un autre motif pour justifier la saisie et la rétention du matériel informatique à l’issue de la perquisition du 9 mai : la recherche de vidéos et de matériel ayant permis d’alimenter « le site de propagande Rouen dans la rue » avec des images de scènes de dégradations.

Ce qui permet à Étienne d’estimer qu’il est visé car accusé de contribuer à ce média indépendant, faisant le parallèle avec l’affaire Gaspard Glanz, « toutes proportions gardées », dit-il. En réalité, les enquêteurs cherchent à identifier les auteurs de certains articles et messages publiés sur le site ou sur ses réseaux sociaux. « Peut-être que par ricochet il y a une incidence, mais on ne cherche pas à atteindre le média. On n’attaque pas la liberté de la presse », se défend une source judiciaire :

Nous avons eu des signalements de personnes sur des messages constitutifs de délits, d’incitation à la haine par exemple. Si un autre média appelait à des actions violentes, nous enquêterions de la même manière.

C’est toute la complexité de la position de Rouen dans la rue. Créé en 2014 après le décès de Rémi Fraisse à Sivens, il se veut vecteur et soutien de tous les mouvements sociaux locaux. La ligne éditoriale est résumée dans une interview accordée à son équivalent breton, Nantes Révoltée, publiée fin mai : 

Rouen dans la rue a été un moyen de donner la parole aux Gilets Jaunes, de relayer les appels pour leur donner plus de force rendre visible sa particularité : solidarité sur les ronds-points, détermination lors des manifs et aussi ampleur des violences policières (sic).

Dans ce cadre, reportages, articles et analyses sont publiés, avec un parti pris qui n’a rien d’illégal.

Caméra ou banderole renforcée au poing

Mais l’autre facette de ce média alternatif, c’est sa propension à se réjouir d’actions violentes commises lors de manifestations, sociales ou pas. Comme après la finale de la Coupe du monde de football, en juillet 2018, dans un article intitulé « Tout niquer devient mondial ». C’est le cas avec les Gilets jaunes dans des articles ou via des appels à « envahir Rouen » diffusés sur YouTube.

Une double facette symbolisée par l’implication d’Étienne dans les cortèges. « Je suis Gilet jaune depuis le 17 novembre, je suis allé sur les ronds-points, j’ai filmé », explique-t-il. Il arpente en effet certaines manifestations caméra au poing. Tout comme il peut être encagoulé et habillé de noir lors de l’acte VIII des Gilets jaunes, tenant la banderole renforcée de tête de cortège.

Extrait de l'article publié sur le site Rouen dans la rue après la finale de la Coupe du monde.

Extrait de l’article publié sur le site Rouen dans la rue après la finale de la Coupe du monde. (©Capture d’écran)

Les enquêteurs focalisés sur « l’ultragauche » rouennaise

C’est la raison pour laquelle Étienne a fait l’objet d’une « note blanche » des renseignements territoriaux – et non de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) comme il l’a indiqué -, relevant sa participation aux manifestations locales « depuis de nombreuses années ». Une note « sans contradicteur » décriée par son avocate, qui refuse d’en dire plus sur la partie Rouen dans la rue des procédures qui visent son client. Pour l’heure, cette enquête « n’a rien d’abouti », selon une source judiciaire qui refuse aussi de s’exprimer et d’en dire plus sur les éléments à la disposition des enquêteurs.

S’ils assurent ne pas viser « de groupe particulier » mais « les actes commis par des individus dans des groupes constitués pour casser », les policiers sont bien focalisés sur le microcosme local de « l’ultragauche », dont nous avions esquissé l’implication dans les affrontements de décembre et janvier dans les cortèges rouennais. Les quelques dizaines de militants associés au mouvement sont actifs depuis le CPE, en 2005. Ils se sont ensuite illustrés dans des mouvements sociaux récents : Nuit Debout, loi Travail, Justice pour Théo, 50 ans de Mai-68

Une autre perquisition a eu lieu, dans le même cercle, pour l’affaire de la Société générale jugée vendredi. Un procès auquel viendront amis et soutiens. Après avoir exercé son droit au silence lors des ses deux gardes à vue et ses deux comparutions immédiates, « il s’exprimera au tribunal » prévient Chloé Chalot. Un procès qui sera dense, au vu du nombre de prévenus – neuf pour deux affaires – et de la faiblesse des éléments à charge – une vidéosurveillance lointaine du jet de peinture sur le Palais de justice. Dense, mais scruté de très près.

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