Simon Abkarian : « au théâtre, si le plateau est muet, l’œuvre est absente »

Simon Abkarian : « au théâtre, si le plateau est muet, l’œuvre est absente »

Dans Electre des Bas-Fonds, Simon Abkarian donne sa version de l’histoire de cette princesse qui vit à Argos et travaille dans un bordel. Ce jour-là, c’est la fête du printemps. Le comédien, auteur et metteur en scène, toujours d’une grande justesse, réunit une troupe de 19 actrices et acteurs, danseuses et danseurs, et musiciens dans cette pièce aux 3 Molière (Théâtre public, Auteur francophone vivant, Mise en scène d’un spectacle de théâtre public). Toutes et tous seront jeudi 17 et vendredi 18 mars au Rive Gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray. Entretien avec Simon Abkarian.

Pourquoi est-il, selon vous, important de revenir aux mythes ?

De l’oralité, ils sont passés à l’écrit. Cela a néanmoins quelques inconvénients : les mythes se figent. Or il faut les interpréter selon les époques. À côté de cela, les mythes parlent si bien de nous. Par exemple, le sentiment de jalousie n’a pas changé avec le temps. Il y a une seule humanité avec quelques spécificités. Nous ne pouvons pas le nier. C’est en cela que les mythes nous fondent.

Pourquoi vous êtes-vous particulièrement intéressé à Électre ?

L’histoire d’Électre est intéressante parce qu’elle est une fable à l’envers. Tout le contraire de Cendrillon. C’est une princesse qui devient misérable et qui a en elle une colère tellement grande. 

Pour elle, le pardon est impossible.

On peut tout pardonner. Il y a toujours l’endroit de la rédemption. Électre est une personne complexe. Je trouve que l’on oublie trop souvent la complexité et les circonstances. Aujourd’hui, on nous demande d’être pour ou contre, avec ou contre. Parfois, il est difficile d’avoir un avis quand on n’a pas tous les tenants et les aboutissants. Il suffit de voir les sondages. Tout cela amène à un manque de réflexion, d’analyse… Je regrette qu’il n’y ait plus de nuance.

Est-ce seulement une histoire de vengeance ?

À quoi se fie-t-on dans une construction démocratique, humaine ? Il y a une justice, une école, une police… afin que certains ne se laissent pas aller à leurs instincts les plus bestiaux. Cette construction très fragile est toujours là. Elle existe et permet de gérer au mieux la cité. Il y de la vengeance quand on considère que les instances ne portent plus des causes. Alors des personnes veulent prendre leur destin en main. Elles sont juges et bourreaux de leur cause. Cette pièce raconte où il ne faut pas aller pour éviter cette chaine de sang. Nous le voyons aujourd’hui, il y a moins de fraternité, d’amitié, juste des intérêts parce que certains ne se soucient plus du bien du monde entier. On revient à une forme d’esclavage. Comme s’il y avait des non-humains. Cette construction commence à l’école, au théâtre. L’éducation doit envisager davantage la philosophie, la poésie. Elle n’est pas là pour fabriquer des consommateurs. Ce n’est pas du complotisme. Ce sont des faits.

Pourquoi emmenez-vous Électre dans les bas-fonds ?

C’est le dernier étage de la société, la cave de la cave. Comment peut-on encore développer là quelque chose de juste ? Comment peut-on développer une pensée juste et humaine ? Comment peut-on avoir une réflexion sur ce que l’on est quand on a faim, soif, froid et exploité sexuellement ? Quand une personne de ce milieu vole, on peut le justifier et le comprendre. C’est bien plus facile quand on est bourgeois et que l’on punit. Le mal de ces gens, c’est leur souhait d’avoir de l’eau potable et de donner une éducation à leurs enfants. J’ai vécu aux États-Unis. Lorsque vous êtes malade, on ne vous demande pas votre carte vitale mais votre carte bancaire.

Le destin de cette famille est tragique.

Le fondement du pouvoir cette famille est basé sur le sang. Tout commence avec Thyeste qui donne à manger les enfants de son frère jumeau lors d’un banquet. C’est l’acte qui a tout fondé et non le verbe. C’est pour cette raison que je parlais de philosophie tout à l’heure.

Dans cette pièce, vous donnez la parole aux femmes.

Oui, pour une fois. Tout l’enjeu de la pièce, c’est leur corps. C’est bien de parler de féminisme. C’est surtout un combat par la pensée. Ces femmes sont des résistantes par la force des choses. Elles sont oppressées. Elle mène un combat, font des sacrifices, avec peut-être la mort au bout, pour reprendre possession de leur corps, de leur destin et ne plus être un objet de convoitise ou un trophée. Électre est une femme libre.

Quelle place tient la danse dans ce spectacle ?

Elle tient une place importante. Elle arrive quand il n’y a plus les mots et que la musique continue. La danse est l’expression ultime de la joie, une célébration impensée de la vie, l’endroit entre le divin et le corporel, où s’embrassent le féminin et le masculin et se retrouve la création. Avec la danse, l’humain peut collectivement s’élever.

Quelle place tient l’écriture dans votre travail ?

Ce que j’aime dans l’écriture, c’est remettre du sens, de la pensée. Il est important de redéployer une parole. Il y a aussi l’écriture de l’image, de la musique… Au théâtre, si le plateau est muet, s’il n’y a pas la parole, l’œuvre est absente. C’est ce qui permet l’envol quelle que soit l’appartenance sociale. C’est parole contre parole, parole pour parole. Elle est faite pour redire la condition humaine en vue de l’améliorer, de raconter le monde. Et sans faire fi du passé. Être dans la continuité m’intéresse : diagnostiquer le mal et tenter de trouver le remède.

Infos pratiques

  • Jeudi 17 et vendredi 18 mars à 19h30 au Rive Gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray
  • Durée : 2h30
  • Tarifs : de 26 à 8 €. Pour les étudiants : carte Culture
  • Réservation au 02 32 91 94 94 ou sur www.lerivegauche76.fr
  • Des places sont à gagner pour les deux représentations. Écrivez-nous !
Relikto

Les commentaires sont fermés.

Fabriqué avec WordPress | Theme: SpicePress par SpiceThemes