Saint-Lô avant la Seconde Guerre mondiale

Saint-Lô avant la Seconde Guerre mondiale

La Vire près du déversoir, au nord-ouest au pied de l’Enclos. Des lavoirs sont installés tout du long de la rivière. (Fond des cartes postales anciennes, Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô.)


Extrait Patrimoine Normand n°31.

Par Isabelle Audinet.

La destruction de Saint-Lô en 1944 fut sans conteste l’une des plus importantes pertes pour le patrimoine de Normandie : perte de trésors d’architecture, perte aussi des archives qui brûlèrent. Du Saint-Lô d’autrefois ne restent que quelques traces éparses, mais les archives, reconstituées au prix de longues recherches, permettent de se remettre en mémoire ce que fut cette ville. Nous allons partir ici à la découverte des rues et des ambiances disparues, grâce aux vues anciennes (cartes postales, lithographies, peintures et dessins) réunies aux archives de Saint-Lô.

Petit historique de Saint-Lô

Peu connue, mal connue, l’histoire de Saint-Lô ne paraît pas se perdre dans le temps. Légendes et « on-dit » rapportent des faits miraculeux, des vies d’hommes vénérables ou des actes terribles. Il semblerait cependant que la ville de Saint-Lô n’ait pas de réalité sûre avant le XIe siècle. Son nom même n’apparaît que tardivement (fin du VIIIe siècle début du IXe siècle), provenant de l’évêque Lô ou Laud qui y installa sa résidence (l’évêché est à Coutances). Le lieu était autrefois appelé Briovère, de Brio (le Pont) et Vère (Vire, rivière coulant au pied de l’éperon). Les Gaulois désignaient vraisemblablement un lieu de passage, autour duquel s’étaient peut-être déjà regroupés quelques habitants. Les très faibles traces qui nous sont parvenues de cette époque ne nous laissent pas entrevoir une implantation plus vaste. C’est au VIe siècle que l’agglomération, quelle qu’elle fut, acquiert une plus grande envergure. En 523, Laud ou Lô, alors dit-on âgé de 12 ans, devient évêque de « Coutances et de Briovère » (Concile d’Orléans en 549). Briovère, plus tard Saint-Lô, n’a jamais été siège d’évêché. Elle a simplement constitué le centre d’une baronnie possédée par les évêques de Coutances, possession qui remonterait selon la tradition à Lô. Une autre tradition veut que le tombeau de ce saint se trouve à l’abbaye Sainte-Croix et que les habitants, par respect pour cet évêque si saint qu’il fut canonisé, donnèrent son nom à la ville. L’histoire n’a apparemment rien retenu avant l’arrivée de Charlemagne, et là encore, rien n’est sûr. Charlemagne visitant la région aurait compris le danger que représentait la proximité de la mer. Craignant les envahisseurs, il aurait fait construire les premiers remparts sur l’éperon. Cent ans plus tard environ, les premiers envahisseurs venus du nord, de retour de raids en Champagne et Bourgogne, assaillent Saint-Lô. Mettant le siège au pied des remparts, rompant un aqueduc apportant l’eau aux habitants, ils obligent ces derniers à se rendre et les massacrent à leur sortie. Parmi eux se trouve l’évêque de Coutances. Plusieurs auteurs témoignent du siège, dont Réginon, abbé du IXe siècle, ou l’Annaliste de Metz, ou bien encore des annales historiques. On ne parle plus de Saint-Lô pendant plusieurs siècles, jusqu’au XIe siècle. Ce siècle constitue, peut-être plus en Normandie qu’ailleurs, en raison des destructions normandes antérieures, une période de renouveau urbain. Nombre d’agglomérations, ou de bourgs, sont fondés à cette période, ou bien prennent suffisamment d’importance pour être mentionnés dans les textes (entre 1025 et la fin du siècle) : Bayeux, Rouen, Dieppe, Fécamp, Cherbourg, Valognes, Caen, Falaise, Argentan, Alençon et Saint-Lô (au milieu du XIe siècle). Saint-Lô est une création épiscopale, l’évêque Robert Ier (évêque de Coutances de 1025 à 1048) l’ayant relevé de ses ruines. Les remparts, le château épiscopal sont reconstruits, ainsi qu’une chapelle castrale Sainte-Marie, qui ne fut entièrement détruite qu’en 1754. Cette chapelle castrale, d’abord vouée aux évêques et autres membres du château, fut élevée au rang d’église paroissiale assez rapidement. Un texte de 1056 mentionne une seconde paroisse, la paroisse Saint-Lô nommée plus tard Sainte-Croix (1297), située en dehors des remparts. À la fin du XIIe siècle, trois édifices religieux sont connus à Saint-Lô : Notre-Dame, Saint-Lô et Saint-Thomas. La population augmente apparemment de manière conséquente aux XIIe et XIIIe siècles, puisque la chapelle Notre-Dame devenant trop petite, la construction d’une nouvelle église est alors envisagée. Elle ne débutera en réalité qu’à la fin du XIIIe siècle, le nouvel édifice devant être implanté à côté de la chapelle Notre-Dame sur des parcelles déjà loties. Les expropriations sont alors longues. Séjour des évêques de Coutances, Saint-Lô attire population, commerces, artisans…, et donc s’étend. La ville devient aussi un enjeu politique et intervient dans de nombreux conflits qui lui coûteront beaucoup. Les conflits « franco-anglo-normands » tout d’abord, avec en 1142 la soumission de Saint-Lô à Geoffroy Plantagenêt, mari de Mathilde l’Emperesse dans le conflit qui les a opposés à Étienne de Blois pour la succession d’Henri Ier Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie.

Reconstitution du plan de Saint-Lô avant 1944 par Monsieur D. Almy. (© Coll. Patrimoine Normand.)

Reconstitution du plan de Saint-Lô avant 1944 par Monsieur D. Almy. (© Coll. Patrimoine Normand.)

En 1204, Philippe-Auguste rattache Saint-Lô au royaume de France, comme les autres villes normandes. La tourmente de la Guerre de Cent Ans aussi la touche à plusieurs reprises, pillée en 1346, rançonnée… En 1418, en se rendant au duc de Gloucester, la ville et ses habitants entament une période d’occupation de 32 ans. En 1449, la ville est enfin reprise par les Français. La Guerre de Cent Ans en Normandie s’achève en avril 1450 à Formigny, sans que Saint-Lô ne soit de nouveau menacée. Elle ne le sera que quelques années plus tard, en 1467, lorsque les velléités bretonnes s’acharneront sur elle, vite arrêtées cependant par les bourgeois de la ville : les Bretons seront piégés et massacrés. La paix s’installe alors pour quelques années. Ville forte, Saint-Lô est aussi un lieu où la culture est appréciée. Une bibliothèque est ainsi créée par les habitants de Saint-Lô, le 28 mars 1471, sur l’initiative de Jean Boucard (évêque d’Avran­ches) et Maître Ursin Thiboult. À partir de 1562, pendant les guerres de Religions qui vont durement frapper Saint-Lô et sa région, sont imprimés les premiers ouvrages, Le Nouveau Testament (ouvrage protestant), les Psaumes de David. La ville est aux mains des Protestants à l’origine des nombreuses dépravations sur l’église Notre-Dame notamment, en 1562, puis en 1574 de nouveau, année pendant laquelle la ville est assiégée de mai à juin par les troupes françaises du maréchal Matignon. Les pertes sont énormes, tant pour la population qui fait face à l’assaillant, que pour la ville elle-même. Les fortifications ne sont relevées qu’en 1576 par ce même Matignon, à qui vient d’être cédée la baronnie de Saint-Lô. La fin des Guerres de Religions marque d’ailleurs un renouveau pour Saint-Lô qui est reconstruite et acquiert de nouveaux « pouvoirs » : reconstruction des remparts, de l’église Saint-Thomas, poursuite du chantier de l’église Notre-Dame, cons­truction du couvent des Pénitents, fondations du collège, du couvent des Nouvelles Catholiques, du Bon Sauveur ; Saint-Lô devient également centre d’une vicomté, elle reçoit des reliques de saint Laud… Les XVIIe et XVIIIe siècles apparaissent donc comme deux siècles d’expansion culturelle, religieuse et économique, ce que ne dément pas son désenclavement en 1761 par l’ouverture de la voie Paris – Saint-Lô – Cherbourg.

Après la Révolution, Saint-Lô, devenue un temps « Le Rocher de la Liberté », est élevée au rang de chef-lieu de département. Le premier préfet est nommé le 2 mars 1800. La ville ne cesse d’être alors équipée d’édifices liés à ses fonctions administratives (préfecture, tribunal, prison). D’anciens édifices (comme l’abbaye), la citadelle sont abattus, parfois pour être reconstruits plus grands ou au goût du jour. Les transports sont aussi développés, chemin de fer, tramway… En entrant dans l’ère industrielle, les habitants opèrent de véritables changements physiques à Saint-Lô. Cet élan sera malheureusement anéanti, une fois de plus, comme chacun sait, le 6 juin 1944 pour des raisons stratégiques. Comme à chaque destruction passée, les habitants ont relevé Saint-Lô de ses ruines. Et s’il ne reste presque rien du Saint-Lô d’avant juin 1944, quelques édifices épars, le travail acharné des historiens, archivistes et de la population a rassemblé des témoignages photographiques, conservés aux archives. 35 000 cartes postales qui sont là pour nous rappeler le Saint-Lô du début du XXe siècle.

Il serait vain de chercher à faire correspondre les plans anciens avec l’actuel plan de Saint-Lô. Les destructions ont entraîné une refonte, volontaire, des rues pour « aérer », « faire respirer » la ville, la recréer, et replacer certaines des vues anciennes est difficile. Nous allons néanmoins tenter ici de vous présenter les quartiers, les édifices et les rues importantes du Saint-Lô ancien. Les documents utilisés (des cartes postales anciennes) font que l’on décrit le Saint-Lô des années 1900-1930.
 

Vue de la Poterne, entièrement couverte de lierre. Située à l’ouest, elle fait face à la Vire et au pont qui l’enjambe. (Carte postale Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô.)

Vue de la Poterne, entièrement couverte de lierre. Située à l’ouest, elle fait face à la Vire et au pont qui l’enjambe. (Carte postale © Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô ; Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.)

Vue de la Poterne, entièrement couverte de lierre. Située à l’ouest, elle fait face à la Vire et au pont qui l’enjambe. (Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.)

L’Enclos

Situé sur l’éperon de confluence de trois rivières (la Vire, le Torteron, la Dollée), entouré par les remparts (d’où son nom), il s’agit du centre de la ville. A ses pieds et sur les hauteurs environnantes s’étendent les faubourgs.
 

Les remparts

Erigés pour la première fois, si l’on en croit Toustain de Billy, au viiie-ixe siècle par Charlemagne, les remparts ont été maintes et maintes fois repris après les destructions des divers conflits. Cachés par les habitations avant 1944, ils apparaissent maintenant nettement, même si la citadelle (à l’est de l’Enclos) et des tours ont été détruites depuis le début du XIXe siècle. La tour de la Poudrière, dernier vestige de la citadelle, est encore en place, la Poterne à l’ouest et le mur courant autour de l’éperon aussi. L’enceinte possédait au xviiie siècle deux portes, l’une au nord (La Porte Dollée), l’autre au Sud (la Porte Torteron). Une troisième porte existait à l’est, mais elle fut bouchée pour faire place à la citadelle de Matignon au XVIe siècle. Un fossé profond barrait l’éperon au pied de la citadelle. En avant des portes nord et sud avaient été érigées des avant portes protégeant les ponts-levis. Des rampes très raides conduisaient à ces portes, rue Torteron avec le Grouais et rue de la Porte Dollée.

Cette vue ancienne montre bien que les remparts étaient entièrement cachés par les maisons. (Carte postale © Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô.) Les remparts aujourd'hui. (Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.)

Cette vue ancienne montre bien que les remparts étaient entièrement cachés par les maisons. (Carte postale © Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô ; Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.)

LES Rues

Difficile de nos jours de retrouver les petites rues qui couraient dans l’Enclos. Si l’on examine un plan ancien, on observe deux types d’espaces qui occupaient l’Enclos. A l’ouest, face à Notre-Dame, de petites rues, orientées est-ouest, bordées de maisons mitoyennes en pans de bois ou en schiste, serrées et de taille peu importante. Des nobles, des gens de robe y côtoient des artisans et des petits commerçants (cordonniers, épiciers, orfèvres et hôtelleries). Au XVIIIe siècle, trois grandes halles étaient installées face à l’église Notre-Dame.

A l’est, des ensembles plus vastes apparaissent, occupés par l’ancienne résidence épiscopale (le château appartenant aux évêques de Coutances jusqu’au XVIe siècle, date à laquelle il passe entre les mains des Matignon), la citadelle… Ces ensembles seront remplacés au xixe siècle par les bâtiments administratifs (préfecture, prison, palais de justice, archives…). De nos jours, les espaces sont inversés, les bâtiments administratifs ayant été reconstruits au bout de l’éperon, à l’ouest, ce qui permet ainsi d’élargir la ville vers l’est sans contrainte.

La place Notre-Dame, située devant l’église Notre-Dame, un jour de marché. (Carte postale © Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô.) La rue Thiers. Elle aboutissait sur la place Notre-Dame, face à l’église. (Carte postale © Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô.)
La place Notre-Dame, située devant l’église Notre-Dame, un jour de marché. (Carte postale © Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô ; Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.) La rue Thiers. Elle aboutissait sur la place Notre-Dame, face à l’église. (Carte postale © Archives Départementales de la Manche, Saint-Lô ; Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.)
La place Notre-Dame aujourd'hui (Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.) La même vue aujourd'hui (Photo Éric Bruneval © Patrimoine Normand.)
 

 

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