Lucas, a été recruté par ONG conseil pour le compte de la Ligue contre le cancer de Seine-Maritime. Dans les rues de Rouen, il tente sa chance, mardi 10 mars 2020. (©RT/76actu)
L’anorak fluorescent pare la fine brise descendu du ciel normand encombré. Sous cette grisaille, les fundraisers, anciennement appelés « recruteurs de donateurs » enchaînent les vents. « Lâchez votre téléphone, on prend quelques secondes pour parler entre humains », interrompt Titouan avec son plus beau sourire. « Désolé, je n’ai vraiment pas le temps », sera la répartie la plus entendue sur le parvis du palais de justice de Rouen (Seine-Maritime), mardi 10 mars 2020. Il en faut du mental pour persévérer. Des conditions rudes qui en font craquer plus d’un.
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1 à 5 % de réponse positive
Le taux de refus est extrêmement important, jusqu’à 95, voire 99 %. Mais l’acharnement finit toujours par payer. « J’avais envie de faire une bonne cause aujourd’hui, je vous donne mon Rib », lâche une jeune femme. Ces entêtés de la rue sont sous contrat avec la société ONG conseil. Ils sont souvent étudiants, intermittents du spectacle ou encore voyageurs en transit qui cherchent à se faire de l’argent.
La moyenne d’âge de ces fundraisers est de 25 ans et, au vu de la difficulté de la tâche, « ils ne veulent pas s’engager sur le long terme, reconnaît Jean-Paul Kogan-Recoing, président d’ONG conseil France. Souvent, ils ne veulent pas de CDI, nous avons donc une majorité de CDD, malheureusement, parce qu’on promeut activement le CDI ».
Ces jeunes (les seniors sont rares dans cette branche) ont une rémunération fixe — supérieur à 20 % du Smic pour une mission à Paris et Lyon et à 10 % du Smic en région — et une rémunération variable en fonction des résultats. « En général, le salaire est de 2200 à 2300 euros par mois. Un excellent recruteur peut gagner jusqu’à 2 800 euros », assure Jean-Paul Kogan-Recoing. Ils peuvent être envoyés dans n’importe quelle ville de France et récolter des fonds pour n’importe quelle association.
Pas plus de 5 % des personnes arrêtées dans la rue acceptent de donner aux associations qui travaillent avec ONG conseil. (©RT/76actu)
« J’étais mal à l’aise »
Marie, Rouennaise, a travaillé pour ONG conseil lors d’une campagne au profit de la même Ligue contre le cancer. Elle atteste des conditions de travail « difficiles » : « Tu es sept heures par jour dans la rue. Moi, c’était l’été en plein cagnard. Quand t’es sous la pluie, c’est pareil. » Même si c’est « très bien payé », avec un salaire avoisinant les « 2 000 euros », elle fait partie de ceux qui ne sont pas restés longtemps. Au bout d’une semaine, elle a été « virée » : « J’étais trop timide pour faire ça. » Marie trouvait sa mission « malaisante » :
On a une formation pour apprendre aux gens à donner grâce à la rhétorique. C’est très gênant. On les accompagne même jusqu’à leur banque pour récupérer leur Rib. J’estime qu’on force la main et j’étais mal à l’aise avec ça.
Le Rib, le sésame. Grâce à lui, les associations fidélisent les nouveaux adhérents avec un prélèvement automatique. Car l’argent du donateur « recruté » dans la rue, « ne passe pas par ONG conseil », certifie Jean-Paul Kogan-Recoing. « On propose un seuil de 10 euros, ce qui nous garantie 120 euros à l’année.
La prospection papier est beaucoup moins avantageuse », indique Fabienne Benoît, directrice du comité départemental de la Ligue contre le cancer. Elle juge ces campagnes réalisée tous les deux ans, « rentables », même si cela représente un « investissement » : environ l’équivalent d’un salaire annuel.
60 000 euros en trois ans
Grâce aux fundraisers, la Ligue départementale a pu collecter 60 000 euros ces trois dernières années et gagner 500 nouveaux adhérents. Des adhérents rajeunis, puisque « la moyenne d’âge des donateurs est de 32 ans, contre 63 ans avec la version papier », précise Fabienne Benoît. Cet argent récolté « permet de financer très concrètement nos missions », insiste-t-elle, comme l’aide à la recherche scientifique et aux malades.
Enfin, le démarchage de rue présente un avantage certain pour la Ligue contre le cancer : la visibilité. « Nous pouvons faire connaître localement la Ligue. Nous sommes situé dans le centre-ville et très peu le savent. » Aller au contact des Rouennais, même s’il ne donne rien, c’est toujours ça de gagner.