Antoine Vey, le conseil des deux frères Boutrif, Nacer et Amirouche. (©Raphaël Tual/76actu)
Pendant les dernières heures du procès du Cuba Libre à Rouen (Seine-Maritime), le lundi 16 septembre 2019, c’était au tour des avocats de la défense de plaider. Me Akli Ait Taleb et Me Antoine Vey, représentant Nacer et Amirouche Boutrif, les gérants de ce bar qui a brûlé dans la nuit du 5 au 6 août 2016, causant la mort de quatorze personnes, ont pris la parole. Deux styles et deux axes de défense se voulant complémentaires.
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La Ville de Rouen mise en cause
Après six jours de procès éprouvants pour les familles des victimes, Me Akli Ait Taleb commence sa plaidoirie par ces mots : « Personne n’a jamais voulu cette tragédie, à commencer par les frères Boutrif. » En égrenant chaque manquement, relevé par le procureur plus tôt dans la journée et reproché à son client Nacer Boutrif, il les balaye rapidement avec une explication pour chacun.
D'après l'avocat de Nacer Boutrif, il n'aurait pas signalé aux pompiers la présence de la porte de secours le soir du drame car il savait qu'elle ne s'ouvrait que de l'intérieur, ce qui n'était pas utile pour les pompiers qui intervenaient par l'extérieur.
— Astrid Verdun (@AstridNudrev) September 16, 2019
Mais surtout, Me Ait Taleb évoque « d’autres fautifs qu’on ne veut pas voir » dans cette tragédie. Selon lui, « tous les éléments dans ce dossier auraient dû déclencher des contrôles ». Il attaque frontalement la Ville : « De fait, on est en droit de se demander ce qui a empêché la mairie de Rouen de s’intéresser au Cuba Libre avant le drame. »
"Il aurait suffit d’un seul contrôle inopiné de la police un vendredi ou un samedi soir pour découvrir ce sous-sol exploité clandestinement", poursuit l'avocat de Nacer Boutrif.
— Astrid Verdun (@AstridNudrev) September 16, 2019
Poursuivant sa démonstration, l’avocat de la défense rappelle qu’après le drame du Cuba Libre « une petite quarantaine de bars à Rouen ont l’objet de vérifications et une dizaine d’entre eux ont eu un avis défavorable et ont fermé ». Il demande alors à la cour de prendre en compte le possible manquement, cette fois-ci, de la Ville :
Je pense que votre décision doit être un message très fort aux élus locaux. (…) Car force est de constater que si des fautes inacceptables ont été commises [par les frères Boutrif, ndlr], il y en a d’autres qui ont été commises par les autorités.
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Des hommes comme les autres
Me Antoine Vey, quant à lui, a choisi une ligne de défense plus sincère et touchante, qu’il veut orientée sur l’humanité des prévenus. Sa première phrase amorce une plaidoirie en ce sens : « Chaque mot que nous prononçons est une souffrance de plus pour les familles. »
Tout au long de sa prise de parole, Me Vey s’attache à rendre les frères Boutrif humains, jusque dans leurs fautes et dans leurs manquements aux normes et aux règles de sécurité :
Évidemment qu’ils n’ont pas pu percevoir les conséquences de leurs choix à ce moment-là. (…) Ils ont essayé de faire les choses comme ils pensaient qu’elles étaient bonnes.
Pour parfaire l’angle choisi, dans ses derniers mots, l’avocat d’Amirouche Boutrif lâche : « Ils savent que là où ils sont, les morts les regardent ; ils ont conscience de ça tous les jours ».
"Ils savent que là où ils sont, les morts les regardent. Ils ont conscience de ça tous les jours," dit Me Vey. "Amirouche Boutrif est sous suivi médical, et l’un comme l’autre, ils porteront le poids de ça toute leur vie". #CubaLibre #Rouen
— Astrid Verdun (@AstridNudrev) September 16, 2019
Face au réquisitoire du procureur, les avocats de la défense estiment que la prison n’est pas la réponse adéquate à ces manquements « non intentionnels », ils demandent alors « une peine utile ». Utile comment et pour qui, cela reste à trancher.
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« De toute façon, 10 ou 15 ans, c’est peu »
Du côté des parties civiles, aucun jugement ne semble être à la hauteur du chagrin ressenti, c’est en tout cas ce qu’explique Michèle Dugnetai, la mère de Florian, décédé le soir du drame :
Quatre ans, c’est peu, cinq ans, c’est peu. De toute façon, 10 ou 15 ans, c’est peu. Les avocats de la défense disent que ça serait mal de les emprisonner parce qu’ils ont une famille. Nous aussi, on avait une famille. Mon fils ne méritait pas ça, nous ne méritions pas ça.
La mère de Florian D., décédé le soir du drame du #CubaLibre, revient sur la peine envisagée pour les gérants, Nacer et Amirouche Boutrif : pic.twitter.com/Ra3UhabYEb
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Après trois ans d’attente, le jugement a été mis en délibéré et sera rendu le 22 octobre 2019.