Pourquoi les habitants de Rouen (Seine-Maritime) semblent-ils préférer la version française ? (©Adobe Stock)
C’est l’éternel débat qui ébranle les cinéphiles ; aller voir un film en version française ou en version originale ? Dans Rouen (Seine-Maritime), on compte 6 800 fauteuils répartis dans trois cinémas, l’Omnia, le Kinépolis et le Pathé des Docks 76. Mais l’offre de version originale (VO) par rapport à celle de version française (VF) est faible pour les films étrangers.
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« Un devoir d’école »
En consultant les chiffres du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), on observe que la majorité des spectateurs rouennais privilégient les projections en version française. La version originale a souvent mauvaise presse auprès du grand public, qui l’assimile à « un devoir d’école ». C’est le cas de Pierre-Louis Lamy, un commercial de 28 ans habitant à Rouen, qui explique cela très simplement : « Pour moi, le cinéma est un lieu de détente et de divertissement, donc je ne veux pas à la fois suivre le film et lire les sous titres en dessous. Les versions françaises permettent de pouvoir profiter de l’intrigue du film plus facilement ».
Mais les adeptes de la VO existent aussi par nos contrées, comme Mathieu, un habitué de l’Omnia, qui argumente facilement à propos de cela : « Ça offre de l’authenticité, on garde une certaine poésie du rythme et de la langue qui peuvent se perdre lors de l’adaptation. » Charlotte, 22 ans, étudiante à l’Université de Rouen, va dans son sens : « Pour moi, le doublage dénature le travail du réalisateur, je trouve qu’il est important de voir un film dans les conditions les plus proches de celles qu’il a choisies. C’est savoir respecter son travail et tenter au mieux de comprendre son œuvre et de l’apprécier ». Un débat qui divise depuis longtemps et auquel les salles de cinémas essaient de s’adapter plutôt que de choisir un camp.
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Etat des lieux des propositions de films en VO
En 2017, le journaliste Yann Guéguan s’était penché sur le sujet de la fracture entre la France de la VO et celle de la VF. « Etant un Breton habitant à Paris, j’étais frappé de constater le nombre hallucinant de séances en VO dans la capitale comparé à certains coins de province, j’ai voulu alors regarder ça de plus près », raconte-t-il. Travaillant sur chaque département, il s’est appuyé sur les données d’une journée ordinaire (en l’occurrence le 28 avril 2017) pour faire un état des lieux de ces différences. À Rouen, par exemple, il a calculé que, ce jour-là, le Pathé Gaumont des Docks 76 proposait 44 séances en VF sur 51 séances et le Kinépolis de Rouen 45 séances en VF sur 48 séances. Il apparaît que les multiplexes rouennais, contrairement par exemple aux parisiens, ne laissaient pas beaucoup de place à la VO. Mais alors pourquoi ?
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« Les doublages chez nous sont d’excellente qualité, certainement les meilleurs du monde », avance Richard Patry, le président de Noé Cinémas. « On est un des rares pays au monde à faire des versions doublées en labial, dans beaucoup de pays les versions n’existent qu’en original avec une seule voix descriptive par dessus le son ou sous-titrées ». D’ailleurs, Mathieu, pourtant adepte de la VO, complète : « Il y des VF vraiment incontournables, comme celle de Retour Vers le Futur ou de Wayne’s World avec les voix des Nuls ». Et si l’on prend un exemple plus récent, plus de 90 % des spectateurs rouennais vont voir la nouvelle version du Roi Lion (2019) en VF, car les chansons adaptées en français par de grands acteurs leur semblent de très bonne qualité.
« Les gens apprivoisent doucement la VO »
Toutefois Richard Patry souligne une évolution visible de ce clivage : « A Rouen, il y a vingt ans, il n’y avait quasiment pas de films en VO, le Gaumont de Grand-Quevilly ne passait jamais de VO, pareil à St-Sever. Donc ça a quand même beaucoup progressé, les gens apprivoisent doucement la VO. Après, on essaye de créer ces habitudes dans nos cinémas en proposant plus de séances, mais de là à basculer complètement en version originale, on n’ y est pas encore ! »
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Et parfois, il se passe des choses inattendues, comme lors de cet été 2019. La Palme d’or du festival de Cannes 2019, le film Parasite, est sortie en version originale partout en France et a comptabilisé 1 202 510 entrées en six semaines d’exploitation. « Et presque trois mois plus tard, face à ce succès, son distributeur ressort le film… en version française ! », s’esclaffe Richard Patry. Ce qui permettra sûrement aux perméables des sous-titres d’aller voir le talent de son réalisateur Bong-Joon Ho sur grand écran… Sans lunettes de lecture.