Municipales : quand Le Havre était « la plus grande municipalité communiste de France »

Municipales : quand Le Havre était « la plus grande municipalité communiste de France »

Pendant trente ans, Le Havre a été la plus grande municipalité communiste de France, dirigée par René Cance (à gauche) puis André Duroméa (à droite).

Pendant 30 ans, Le Havre a été la plus grande municipalité communiste de France, dirigée par René Cance (à gauche), puis André Duroméa (à droite). (©Archives)

Un communiste à la tête du Havre (Seine-Maritime), installé dans le siège qu’occupait il n’y a pas si longtemps le Premier ministre ? Improbable pour certains, envisageable pour d’autres, l’hypothèse est mise sur la table à l’occasion du prochain scrutin municipal, qui se déroulera les 15 et 22 mars 2020. 

Il se présente à la tête d’une liste — Pour un Havre des citoyen.ne.svolontairement sans étiquette, mais c’est bien au Parti Communiste que l’actuel député Jean-Paul Lecoq est encarté. S’il est difficile de prédire les chances de victoire de celui qui apparaît comme l’un des principaux challengers d’Édouard Philippe, candidat à sa réélection, nul doute que le PC, qui a gouverné la ville pendant 30 ans, a laissé une trace dans l’histoire locale.

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Une configuration particulière

Rappelant que cet épisode politique est « à replacer dans une conjoncture précise », et est aussi « très lié à des hommes, des figures ». L’historienne Marie-Paule Dhaille-Hervieu, auteur d’une thèse sur les Communistes au Havre, histoire sociale, culturelle et politique (1930-1983), nous replonge dans ce qu’était cet ancien bastion rouge, « la plus grande municipalité communiste de France » :

Particularité havraise, on se trouvait dans une configuration qui n’était pas celle d’une banlieue ouvrière, comme à Saint-Étienne-du-Rouvray ou en région parisienne.

En 1965, l’arrivée aux affaires dans la cité Océane est donc une prise forte pour le PC. Cette victoire est surtout celle d’un homme, René Cance, « l’ancien résistant, l’instituteur » qui « par son intelligence politique, ne s’est pas laissé enfermer dans une étiquette ».

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« Un vrai couple » avec la CGT

Le règne des communistes sur le Havre n’aura ainsi pas été sans partage, le parti composant avec « des alliés hétérogènes ». Du côté de la CGT bien sûr, « base de masse du parti », avec laquelle il forme « un vrai couple ». Mais plus que la classe ouvrière, « il séduit les dockers, les marins et plus largement les classes populaires », précise la chercheuse.

Au-delà, « on retrouve par exemple dans les bastions électoraux des quartiers comme Aplemont ou le plateau de Caucriauville, plus pavillonnaires. Le parti communiste crée des liens avec les syndicats enseignants, il séduit tout un réseau d’intellectuels. Il joue sur toutes ces couronnes extérieures au parti, et ça compte pour gagner une municipalité ».

• INA. Le Havre politique en 1977 – TF1 Actualités

Culture et social

La culture est d’ailleurs l’une des matrices rythmant l’action municipale au cours des 30 années que dure leur présence à la mairie. « On parle là d’une vraie ambition culturelle populaire, accessible à tous », précise Marie-Paule Dhaill- Hervieu. Les Clec (Centre de loisirs et d’échanges culturels), héritage des anciens foyers de jeunes développés par les syndicats, fleurissent dans les quartiers et deviennent des points d’encrage forts pour le PC. 

Certains grands événements, comme les concerts de « Juin dans la rue » ou encore la venue pour la première fois des géants de Royal de Luxe marqueront aussi durablement les Havrais. La maison de la culture (créée par Malraux en 1961) prend son essor, tout comme le muséum ou encore les bibliothèques municipales et l’université.

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Culturel, le communisme est aussi social. En 30 ans, la municipalité équipe les quartiers en logements — « des barres d’immeubles qui ont aussi montré leur limite » — mais aussi en écoles et en équipements sportifs. « Dans les quartiers, le sport collectif possède un vrai caractère populaire », sur lequel elle saura s’appuyer.

« Ville communiste, ville triste »

Autant d’éléments qui encreront durablement les communistes dans la municipalité, mais n’empêcheront pas l’érosion de son électorat au fil des décennies, jusqu’à sa défaite en 1995. Après trois tentatives, Antoine Rufnacht (RPR) décroche finalement son siège à la mairie avec 3 000 voix d’avance.

• INA. Le 19 juin 1995, les communistes perdent la ville du Havre – France 3

« Ville communiste, ville triste », clamait l’un de ses slogans. « La droite a beaucoup tapé sur l’image archaïque du Parti Communiste, se présentant comme la modernité », analyse Marie-Paule Dhaille-Hervieu. Au-delà du « besoin de renouveau certain après 30 ans de pouvoir », et de « l’image austère » de Daniel Colliard, candidat de l’époque, c’est aussi un modèle de gestion qui est remis en cause.

Une « vraie capacité de gestionnaire »

Contrairement à l’idée reçue, le PC a fait preuve d’une « vraie capacité de gestionnaire, faisant très attention en matière financière tout en accordant une forte part sociale dans le budget », souligne l’historienne. Quitte à n’engager « aucune grande opérations d’urbanisme, qui coûterait cher ».

C’est aussi le début d’une autre époque, la fin d’un cycle politique marqué par l’histoire de la Résistance et de la Libération, dont André Duromea comme René Cance, [les deux maires ayant marqué cette période, NDLR] étaient des figures.

Pour la chercheuse, la question qui se pose désormais est de savoir « quelle mémoire les Havrais gardent-ils de cette période » 25 ans plus tard ? « Il est possible que certaines générations, notamment les plus jeunes, n’en conservent aucune. »

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