Marcial Di Fonzo Bo : Richard « ne boite pas plus que ne boite le monde »

Marcial Di Fonzo Bo : Richard « ne boite pas plus que ne boite le monde »

Richard III est ce roi tyrannique, d’une grande laideur, intérieure et extérieure, qui use de faits les plus répréhensibles pour accéder au pouvoir et le garder. Après Henri VI, la pièce de Shakespeare est un nouvel épisode dans la guerre des Deux-Roses au XVe siècle en Angleterre. Le dramaturge raconte le parcours de cet homme sans limite dans un monde en bascule. En 1995, Marcial Di Fonzo Bo était Richard dans une mise en scène très remarquée de Matthias Langhoff, Gloucester Time – Matériau Shakespeare – Richard III, une pièce ancrée dans les troubles politiques de l’époque. Ce rôle révèle le comédien et metteur en scène, codirecteur de la Comédie de Caen, qui reprend ce spectacle avec Frédérique Loliée et une nouvelle troupe d’interprètes. Toutes et tous seront les 25 et 26 février au Volcan au Havre et ls 8 mars au Tangram à Évreux. Entretien avec Marcial Di Fonzo Bo.

Au théâtre, les artistes reviennent à un texte. Il est rare de reprendre un spectacle. Pourquoi ce choix ?

C’est surtout le meilleur moyen de transmettre le travail de Matthias Langhoff, un metteur en scène important dans le théâtre européen. Son travail a marqué des générations de comédiens, comme la mienne. Il est désormais un homme d’un certain âge qui s’est retiré des planches ces dix dernières années. C’est important de reprendre ce spectacle pour cette génération qui ne le connaît pas. D’autant qu’à cette époque, on faisait très peu de captations. Matthias Langhoff a beaucoup écrit sur le théâtre mais peu de textes ont été édités. Cela commence tout juste. Reprendre une pièce est, pour moi, le meilleur moyen de montrer son travail. Je pense que cette pièce, Richard III, est la plus représentative de son travail par sa façon de s’approprier la langue de Shakespeare, par ce théâtre politique, par sa citation au théâtre russe des années 1920, par le décor… Par ailleurs, il n’y a pas, comme en danse, cette pratique de reprise. Au théâtre, les mises en scène ne durent pas. Pour moi qui dirige un centre dramatique nationale, c’est l’une de ses missions.

Est-ce que ce spectacle est encore en vous, comme pour un danseur ?

Oui, des choses sont présentes. C’était un spectacle très physique pour moi. En 1995, j’avais 25 ans. Aujourd’hui, j’en ai plus de 50 ans. Oui, il est dans ma tête, dans mon esprit. C’est étonnant de redécouvrir les sens. Cela a été un travail passionnant. J’ai été surpris de voir comment la trame était encore là.

Comment avez-vous à nouveau abordé ce texte ?

Je n’ai pas été seul. Frédérique Loliée qui joue la reine était là aussi. Tout comme Catherine Rankl pour le décor et Marianne Ségol-Samoy à la collaboration artistique. Nous sommes quatre à avoir essayé de recomposer cette pièce. Ce fut un travail assez génial. Il y a tout d’abord eu cette recherche d’archives, d’écrits, de photos, de vidéos. Nous avons été presque des archéologues. Il a fallu ensuite remettre notre souvenir dans le présent. Justement ce souvenir avait beaucoup travaillé. Il avait modelé la version de chacun. En fait, il y a eu autant de versions que d’interprètes. Nous avons travaillé avec cette trace-là qui était en nous. Matthias Langhoff a participé à tout cela. Il est venu voir des répétitions. Il nous a laissé une grande liberté. Une nouvelle génération de comédiens a pu travailler avec lui.

En 1995, Matthias Langhoff avait ancré sa mise en scène dans le contexte géopolitique de l’époque. Avez-vous tissé des liens avec les faits actuels ?

Quelle que soit l’époque, il y a toujours une guerre, une terre qui brûle. Matthias a modifié le cinquième acte pour demander à un journaliste de faire un rapport sur la guerre en Irak et dénoncer les mécanismes américains pour justifier ce conflit. Cette question n’est toujours pas réglée aujourd’hui. C’est pour cette raison que nous n’avons pas souhaité actualiser cette partie. Tout cela résonne encore.

Est-ce que Richard est seulement un être laid, froid et noir ou est-il plus bien plus complexe ?

C’est le révélateur de la représentation. Il y a tout d’abord cette question intime de la difformité. Nous allons voir comment ce qui est décrit comme handicap induit son rapport au monde, dans son cœur. Je ne pense pas que ce soit le moteur de tout. Richard fait l’expérience d’aller au plus loin pour comprendre ce qu’est la perversité du monde. Il ne boite pas plus que ne boite le monde.

Comment avez-vous intégré cette difformité ?

Nous jouons sur un décor qui est une machine de guerre en bois. Il y a beaucoup de rouages. C’est très instable. Nous ne sommes jamais en sécurité. En fait, tous les personnages boitent. C’est très imposant pour tous les corps qui sont conditionnés par l’environnement.

Pourquoi avez-vous décidé d’une nouvelle traduction par Olivier Cadiot ?

Cela fait du bien à tout le monde de réinterroger les mots de Shakespeare. Ce n’est pas une question d’actualiser le langage. Le plus important, c’est le changement du rapport à la traduction. Parce qu’il change. Dans les années 1980, on ne traduisait pas de la même manière, comme à l’époque de François-Victor Hugo. Les critères ne sont pas les mêmes. Olivier Cadiot travaille avec des anglicistes. Il est un poète et a porté son regard de poète sur le texte de Shakespeare. Une langue décrit souvent des images, propose du sens. Vient aussi la question de la versification et de la rime. Les mots de Shakespeare exigent des images immédiates.

Que vous a apporté ce travail de recréation ?

Je constate l’importance de ce geste par rapport à tout ce que nous avons dit. Nous avons réactivé la figure de Matthias Langhoff. La moitié de la troupe a l’âge de la mise en scène et j’observe la manière dont ces comédiens et comédiennes reçoivent tout cela. Là, je me dis que nous ne nous sommes pas trompés. Il y a le public aussi. Comme on dit, le spectacle n’a pas pris une ride. Il s’adresse à une jeunesse.

Infos pratiques

  • Vendredi 25 février à 20h30, samedi 26 février à 17 heures au Volcan au Havre. Tarifs : de 24 à 5 €. Pour les étudiants : carte Culture. Réservation au 02 35 19 10 20 ou sur www.levolcan.com
  • Mardi 8 mars à 20 heures au Cadran à Évreux. Tarifs : de 25 à 10 €. Pour les étudiants :  carte Culture.  Réservation au 02 32 29 63 32 ou sur www.letangram.com
  • Durée : 3h15
  • photo : Christophe Raynaud de Lage
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