Une des nombreuses œuvres de Bligny : la rue du Gros Horloge, à Rouen. À retrouver dans le livre qui lui est consacré et qui va bientôt sortir. (©D.R.)
Ce Rouennais, né en 1826, et mort à 36 ans à Rome, a dessiné, peint des huiles et des aquarelles par centaines. Pour le plaisir et pour lui-même. Célibataire sans enfant, ses œuvres ont atterri entre les mains du célèbre architecte, archéologue, entrepreneur, Georges Lanfry.
Elles lui ont souvent servi à des reconstitutions de monuments historiques régionaux. Georges Lanfry disparu, sa famille mit aux enchères ses dessins, peintures et carnets de croquis. Francis Bligny en sera l’acquéreur en 1984. Après une longue période de réflexion, le descendant d’Achille eut la bonne idée de rencontrer un auteur, écrivain d’art, Noël Coret, et un graphiste éditeur de Fécamp, Bruno Delarue. Résultat : un somptueux livre illustré, de près de 200 pages, pour faire une place à cet artiste rouennais, jusqu’alors mis au ban de la reconnaissance collective.
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Artiste historien et romantique
« On ne le dit pas assez, l’histoire de l’art est une garce qui ne se plaît qu’entourée de courtisans », écrit Bruno Delarue dans sa préface. Il faut donc bien du génie à ceux qui lui refusent d’excessives politesses et surtout la patience des morts pour finalement accéder à ce club très fermé. Achille Bligny avait peu de chance de parvenir à ce pan de l’Histoire pour la simple raison que mort jeune, il n’a pas eu le temps de montrer son œuvre, mais surtout parce qu’il n’en n’avait pas l’envie et encore moins la nécessité, une rente lui permettant de subvenir tranquillement à ses besoins. Le risque d’une telle situation est généralement de se contenter d’une pratique d’amateur, mais notre homme ne tomba jamais dans ce travers et, parce qu’il dessinait comme il respirait, et qu’il n’eut jamais de doute quant à cette profession, il se sut très tôt appelé et laisse une œuvre digne des plus grands. »
Achille Bligny, fasciné par le génie humain, se donna pour mission de relever églises — même les plus modestes — et châteaux qui lui procuraient un émerveillement sans mesure et que son époque vouait à l’abandon et même à la destruction comme ce fut le cas pour l’abbaye de Jumièges. Même chose pour les ruelles, les ponts ou les puits avec une précision inouïe. C’est ainsi qu’il parcourut toutes les régions françaises, mais aussi l’Allemagne et l’Italie. En Seine-Inférieure, son œil exercé se posera sur des communes telles que les Loges, Dieppe, sur la côte d’Albâtre et sur la ville de Rouen. Un véritable artiste topographe, historien, paysagiste et romantique sans tricherie !
La maison des mariages, de Rouen. (©D.R.)
Royaliste et papiste
« C’est presque un inconnu, mais c’est un grand talent », disait de lui Georges Lanfry. Achille Bligny, fils de Pierre-Louis, notaire, naquit le 11 juin 1826 au domicile de ses parents, 19 rue Thouret à Rouen. Il passa sa jeunesse dans la grande maison achetée par son père 25, rue de l’Hôpital et fréquenta le collège royal (lycée Corneille actuel) ainsi que le cours de dessin d’Eustache Bérat. Son père meurt à 46 ans. Un drame pour une famille très unie. Drame pour lui, sa mère et ses trois frères et sœurs.
Portrait miniature d’Achille Bligny. (©D.R.)
En 1851, son diplôme de licence de droit en poche, Achille devient avocat stagiaire. Il n’exercera pas, ira s’installer à Paris et commencera alors ses pérégrinations. « En 1860, indique Francis Bligny, un événement considérable à ses yeux le touche tout particulièrement : la défaite que vient de subir l’armée du pape le 18 septembre à Castelfidardo, petite ville de la région des Marches. Les troupes piémontaises menant la guerre d’unification italienne y défont les troupes pontificales ce qui leur permet de faire la jonction avec les troupes de Garibaldi qui viennent de conquérir tout le sud de la péninsule italienne. » Achille, royaliste, chrétien fervent et papiste, prend alors la décision de s’enrôler dans les armées du Pape en 1861. Il revêt la tenue militaire du zouave pontifical, combat les Piémontais et tombe malade victime de la malaria. Il ne s’en remettra pas. Il repose dans le cimetière de Campo Verano à Rome.
« De la capitale italienne, Achille Bligny nous laisse ses plus belles feuilles, estime Noël Coret, commissaire d’expositions, ancien président du Salon d’automne de Paris pendant 11 ans, témoignages ultimes d’un artiste émerveillé par le spectacle qui s’offre à lui. À Rome, l’artiste rouennais y joue son dernier opus, chant du cygne bouleversant d’une partition composée au crayon ou à la plume, dessins rehaussés à la craie blanche et parfois à la gouache ou à l’aquarelle. »
De notre correspondant André Morelle
Informations pratiques :
Achille Bligny 1826-1862, campagnes d’un paysagiste romantique normand. Par Noël Coret, préface de Bruno Delarue, biographie par Francis Bligny. Éditions Terre en Vue.
Prix : 25 euros. En librairie.