Serge Portelli présente son essai Qui suis-je pour juger l’autre ? à la librairie Au Fil des Pages, au Havre (Seine-Maritime). (©Claude Truong-Ngoc.)
La librairie Au Fil des Pages, au Havre (Seine-Maritime), accueille, vendredi 13 décembre 2019, l’ancien juge, aujourd’hui avocat, Serge Portelli. Il présentera son essai Qui suis-je pour juger l’autre ?
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Apprendre au contact des humains
76actu : Quelle est la genèse de cet essai ? Est-ce, pour vous, l’occasion de faire le point sur votre parcours de juge, mais aussi sur l’évolution de l’homme ?
Serge Portelli : Ce livre m’a été commandé par la maison d’édition Le Sonneur qui a lancé cette collection il y a quelques années avec l’ambitieux projet de répondre à cette question folle : qu’est-ce que la vie signifie pour moi ? Jack London avait déjà écrit un ouvrage sous ce titre. Il a été réédité bien plus tard par le Sonneur. J’ai hésité à écrire sur un sujet aussi improbable. Puis, les défis un peu fous m’intéressant toujours, je me suis lancé.
C’était effectivement l’occasion de « faire le point » à une période de ma vie où beaucoup pensent à prendre un repos bien mérité. Pour moi, c’était l’inverse puisqu’il ne s’agissait pas du tout de prendre une quelconque retraite. J’ai changé de métier, je suis devenu avocat. Une profession encore plus prenante et exigeante que celle de juge.
Vous évoquez dans l’ouvrage plusieurs cas qui ont changé votre vision du métier. L’expérience amène plus de discernement, plus de souplesse, dans le traitement des dossiers ?
J’ai appris bien plus au contact des hommes qu’à la lecture des livres, même si la littérature est pour moi, une source inépuisable d’enrichissement et de réflexion. La justice est une mine. Elle est le reflet de toutes les complexités du monde.
Si l’on dresse l’oreille, si l’on se montre un tant soit peu curieux, on peut tout y apprendre. Au fil des ans, l’expérience vous apprend tant de choses… À condition de la partager, d’écouter celle des autres et de ne pas s’enfermer dans des certitudes.
« Chaque justiciable est un exemplaire original »
On sent, dans votre texte, que ce métier vous a passionné, mais aussi parfois épuisé. Comment affronte-t-on ces difficultés humaines ? Comment résoudre les cas de conscience et parvenir à « trancher » ?
Ce métier de juge m’a passionné. Je n’ai jamais ressenti de lassitude ou d’ennui. Il n’y a pas de méthode pour affronter ces difficultés humaines. Il faut, à chaque fois, repartir à zéro. Chaque procès est un cas unique. Chaque justiciable est un exemplaire original. Le pire des dangers est de croire qu’on peut recopier inlassablement les mêmes approches, les mêmes solutions, qu’on peut substituer une victime à une autre, un criminel à un autre.
Heureusement, il existe encore une certaine collégialité dans la justice : elle oblige le juge à débattre avec d’autres de la solution. Heureusement, la justice est de plus en plus contradictoire : il faut donc écouter toutes les parties, demander à chacun son avis. Ces règles, celles du « procès équitable », sont des garanties indispensables.
« La justice est faite pour les hommes, pas l’inverse »
Quand on est juge, part-on de la règle ou de la vie ? Comment parvient-on à concilier loi, justice et humanité ?
Tout bon juriste serait tenté de dire qu’il faut partir de la règle : le juge n’est-il pas celui dont le rôle est avant tout d’appliquer la loi ? Je suis persuadé du contraire.
Le juge est destinataire d’une masse aléatoire de faits plus ou moins mis en forme et ordonnés par les enquêteurs ou les avocats. À partir de là, à partir de ces morceaux de vie, il doit trouver la loi applicable et la mettre en œuvre de façon humaine. La justice est faite pour les hommes, pas l’inverse. Il faut donc toujours privilégier l’humanité.
Une politique répressive ambiante
Votre texte sur l’étranger est une ode à la différence, considérant l’étranger comme une chance. Quel regard portez-vous sur la loi Asile et immigration ?
Malheureusement, la législation sur les étrangers n’a fait qu’aggraver la situation de ces derniers, durcir les conditions d’accès au territoire ou accroître la répression des étrangers en situation irrégulière. La loi asile et immigration du 10 septembre 2018 est dans la droite ligne de cette politique. En accélérant le traitement des demandes d’asile, elle réduit en fait les garanties et le sérieux de procédures qui pourtant exigent beaucoup de temps, de réflexion et de délicatesse. En durcissant les mesures d’éloignement et en allongeant les mesures de rétention administrative, elle sacrifie à l’air du temps et à la politique répressive ambiante.
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Avez-vous des commentaires à formuler sur l’évolution de la justice en France ? Des dysfonctionnements ?
L’évolution de la justice en France est préoccupante aussi bien en termes de moyens que de qualité. Malgré la masse de travail accomplie par tous les professionnels de justice, les défauts de l’institution sont de plus en plus visibles et ce, quels que soient les domaines concernés.
Une justice pénale au bord de l’asphyxie, une justice civile encombrée, lente et chère, une justice sociale au périmètre de plus en plus réduit. Les solutions adoptées sont dès lors inspirées de plus en plus par un souci d’économie et de gestion.
Un engagement permanent
Dans votre livre, vous incitez chacun à poursuivre ses rêves d’enfant, à continuer ses combats d’ado et à toujours voter pour Antigone. Quel sens revêt aujourd’hui le combat pour vous ? Votre pensée est-elle compatible avec l’évolution de la justice, avec la vision de l’État aujourd’hui ?
Se battre pour la démocratie ou les droits de l’homme (il n’y a pas de différence) est un combat sans fin. Qu’on soit juge, avocat ou qu’on exerce n’importe quel autre métier, il faut un engagement permanent. La loi peut être injuste, la justice peut se tromper. Il faut donc se rappeler d’Antigone et de son courage. Il faut continuer à voter pour elle.
Infos pratiques :
Vendredi 13 décembre 2019, à 18h30, à la librairie Au Fil des Pages, 81 rue Paul-Doumer, au Havre.
Entrée libre.
Qui suis-je pour juger l’autre ?, aux éditions du Sonneur. Prix : 12,50 euros.