Iegor Gran présente « Les Services compétents», au Havre, mardi 11 février. (©S.B.)
Les services compétents, ce sont les services du KGB dans les années 1960 en Union soviétique. Le lieutenant Ivanov traque un certain Abram Tertz, pseudonyme choisi par un drôle d’écrivain qui s’échine à faire passer ses nouvelles fantastiques en Occident. Il sera identifié après six longues années d’une enquête souvent dérisoirement cocasse : de son vrai nom André Siniavski, avec sa femme, Maria Rozanova. Ce sont les parents de l’auteur.
Iegor Gran est l’invité de la librairie Au Fil des Pages, au Havre (Seine-Maritime), mardi 11 février 2020. Entretien avec l’auteur.
« J’ai une certaine tendresse pour cette époque »
76actu : Dans votre nouveau roman, vous racontez un pan de l’histoire familiale, tout en vous glissant dans la peau des services secrets. Était-ce nécessaire pour vous de prendre ainsi de la distance avec votre passé personnel ?
Iegor Gran : Je ne prends pas de distance avec mon passé. Je suis entièrement dans mon passé. Je savoure le fait d’être dans mon passé. J’ai toujours eu besoin de le raconter, mais il me fallait trouver comment. Je ne voulais pas d’un récit entièrement linéaire ou re-raconter ce que les historiens savent déjà.
Mon projet, c’était de raconter l’histoire de la traque de mon père par le KGB, mais aussi l’époque, car elle m’a toujours passionné. Les gens bravaient les interdictions et se débrouillaient pour obtenir des disques, voir des films ou encore acheter des stylos Bic Cristal. J’ai une certaine tendresse pour cette époque.
Raconter l’histoire de votre père, par le prisme des services de l’État, était-ce aussi une manière de mieux saisir les enjeux de cette Union soviétique post-stalinienne ?
Le grand déclic s’est produit. Je me suis rendu compte que l’Union soviétique était un corps soutenu par une colonne vertébrale invisible. Le KGB contrôlait tout, surveillait tout pour notre « bien ». Ce ne sont plus les agents sadiques du NDVD à cette époque : ce sont des idéologues qui pensent servir un idéal. Or, les idées impérialistes peuvent nuire à cet idéal.
Dans mon récit, je suis au cœur du système. Je vais faire découvrir aux lecteurs comment le système fonctionne et montre aussi le flottement, les hésitations de l’histoire. Que faire avec Pasternak ? Faut-il le frapper ? Avec quelle force ?
Au cœur du système
On met les deux mains dans le moteur du système. On a accès à l’interdit et on pousse la porte de ces services qui ont été les ennemis de mes parents. Mais je peux comprendre leur fonctionnement. J’aurais eu du mal à me mettre du côté du NKVD, des bourreaux.
Mais, pour moi, le KGB rassemblait des gens qui essayaient de bien faire. Je ne les blanchis pas du tout, encore moins le système. Mais ces hommes ont cru participer à une grande et belle épopée.
Vous mêlez différentes strates et évoquez à la fois la grande histoire et votre histoire personnelle. Les services compétents vous ont aidé à comprendre le pays dans lequel vos parents ont vécu, dans lequel vous êtes né ?
Je connais très bien ce pays. Je baigne dans cette histoire, car elle m’a fasciné depuis des années. Ces années sont foisonnantes et fascinantes. J’avais envie de rendre hommage à cette histoire vivante.
L’humour, une arme pour faire réagir
Vous parlez de répression, de censure, avec humour, dérision. Vous parlez d’un « sérieux grotesque ». L’humour est un procédé qui permet de nommer l’innommable ?
J’ai l’impression que l’humour est l’arme du faible et je me sens faible. Celui qui est fort a une massue, vous assomme d’un coup. L’humour, c’est la fronde de David contre Goliath. C’est ma seule arme pour réagir.
Comment avez-vous reconstitué cette période, cette histoire ? Par souvenirs, par lectures etc. ?
Je baigne dans l’histoire familiale. Je suis un garçon très curieux… On m’a caché pendant longtemps que mon père avait été déporté. Quand j’ai su qu’il avait connu le goulag, je lui ai posé un milliard de questions. On a des archives familiales importantes qui sont conservées à l’université de Stanford où mon père a enseigné.
J’ai donc consulté les archives et j’ai aussi lu des dizaines d’ouvrages sur les anciens du KGB qui ont écrit leurs mémoires. J’ai tout dévoré et j’ai beaucoup appris.
En quête d’idéal
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’Union soviétique de cette époque ? La Russie de Poutine ?
S’il fallait choisir entre le KGB et le FSB, je prendrais le KGB. Les anciens étaient durs, mais parfois humains. On pouvait les berner. Aujourd’hui, les agents du FSB sont plus cyniques, mafieux. Ils n’ont pas d’idéal.
Le titre, une antiphrase, est volontairement grinçant comme le ton employé dans le roman…
Ce titre, c’est une fanfaronnade. On sent que ces services ne sont pas aussi compétents que ça. Ce qui est fou, c’est qu’ils sont à la fois compétents et incompétents. Ils cultivent leur réseau d’indics, mais leur machine de guerre a des ratés. D’ailleurs, mon livre s’ouvre sur une énigme : pourquoi les services ont-ils mis autant de temps à arrêter un intellectuel ? Mon père n’était pourtant pas difficile à attraper.
Ce mystère éclaire sur la compétence des services de l’époque…
Infos pratiques :
Mardi 11 février 2020, à 18h30, à la librairie Au Fil des Pages, 81 rue Paul-Doumer, au Havre.
Entrée libre.
Les Services compétents, P.O.L. Prix : 19 euros.