INTERVIEW. Amélie Cordonnier présente son roman «Trancher» à la librairie Au fil des pages, au Havre

INTERVIEW. Amélie Cordonnier présente son roman «Trancher» à la librairie Au fil des pages, au Havre

Amélie Cordonnier signe « Trancher », son premier roman. Une rencontre avec l'auteure aura lieu samedi 2 février 2019, au Havre.

Amélie Cordonnier signe « Trancher », son premier roman. Une rencontre avec l’auteure aura lieu samedi 2 février 2019, au Havre. (©D.R.)

Samedi 2 février 2019, la librairie Au fil des pages, au Havre (Seine-Maritime), accueille Amélie Cordonnier, qui présentera Trancher, son premier roman paru en septembre 2018 chez Flammarion. Entretien.

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Raconter la violence verbale

76actu : Avec Trancher, vous signez votre premier roman. Comment est né ce projet ?

Amélie Cordonnier : Ce livre s’est imposé à moi. Il m’a littéralement habitée. Je me suis réveillée la nuit pour l’écrire, entre 4 heures et sept heures du matin, avant de préparer le petit-déjeuner de mes enfants et de partir travailler. J’ai imaginé un personnage de femme face à un homme qui récidive. Cela faisait des années que son mari Aurélien ne l’avait pas insultée, et puis un matin, il rechute.

À la table du petit déjeuner, devant les enfants estomaqués, il déverse de nouveau sur elle des tombereaux de saletés. Elle va avoir quarante ans et se promet d’avoir pris une décision. Partir ou rester: il lui reste seize jours pour trancher.

Ce n’est pas ma vie que je raconte dans ce roman, mais la violence verbale, c’est un thème qui me tient à cœur. On en parle peu, sans doute parce qu’elle est sourde, sournoise et insoupçonnable. Dans le roman, elle s’exerce toujours dans la maison chauffée, une fois la porte fermée.

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Quand les mots sont des couteaux

Vous décrivez une héroïne soumise à l’emprise de son mari, enfermée  dans un cercle infernal, celui de la violence conjugale. « Trancher »,  cela évoque les mots qui blessent, qui meurtrissent, mais aussi la  difficulté pour l’héroïne de parvenir à prendre la décision de partir ?

Je ne dirai pas que cette femme est soumise. Pour moi, c’est une boxeuse amoureuse, qui se relève après chaque uppercut. Une femme qui se bat pour son couple, pour tracer sa route, pour ses enfants. Ces mots comme des couteaux, elle ne veut plus les supporter. Mais c’est parce que cette histoire reste avant tout une histoire d’amour qu’il est si difficile pour elle de trancher.

Aurélien fait de réels efforts pour endiguer sa violence. Il se fait aider par un psy, vient chaque fois s’excuser. Ce n’est pas seulement sa pensée que ses mots dépassent, c’est tout son corps. C’est un bon père qui veut le bonheur de ses enfants et celui de sa femme. Et c’est bien pour cela qu’il est si douloureux pour elle d’imaginer de le quitter. Ce roman n’est pas un réquisitoire contre un homme. C’est l’histoire d’un amour ravagé par les mots.

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Un livre de l’urgence

Dans le livre, vous mettez en place le compte à rebours : la date d’anniversaire à laquelle il faudra arrêter une décision. Une façon de dire l’urgence de partir, mais aussi de décrire cette longue torture morale et mentale à laquelle est soumise l’héroïne ?

Oui, ce compte à rebours crée une véritable urgence, une tension qui traverse le roman. Pour se donner du courage, cette femme décide de faire de son anniversaire la date butoir à laquelle elle devrait avoir tranché. J’ai voulu raconter ce que c’est qu’aimer un homme qui porte en lui une part de violence capable de tout détruire, mais qui s’exprime malgré lui.

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Vous décrivez une famille « Ricoré » : Aurélien, Vadim et Romane composent cette famille idéale sur le papier. Vous avez opté pour la deuxième personne du singulier pour faire ce récit : est-ce un choix  narratif qui permet de témoigner de votre bienveillance à l’égard de votre personnage féminin ? D’une proximité ?

La deuxième personne du singulier s’est imposée à moi. En écrivant, j’étais dans la tête de cette femme qui se parle à elle-même comme on le fait souvent dans les moments de détresse pour s’encourager.

Lorsqu’on souffre, on se tutoie, on se dit « allez, tiens bon tu vas y arriver ». Et c’est vrai que le « tu » permet de s’identifier à la narratrice. Je fais corps avec elle, mais aussi avec son mari et ses enfants. J’ai été avec chacun d’entre eux lorsque j’écrivais. 

Entre douceur et brutalité

Comme Chanson douce de Leïla Slimani, votre roman se construit sur une tension, l’irruption de la violence dans un quotidien familial classique. La scène de la fuite, alors que le réveillon de Noël s’annonce, est particulièrement violente. L’héroïne est meurtrie physiquement, dégradée car ses vêtements sont abîmés. C’est le moment où cette violence tue se révèle aux yeux du monde, de la famille ?

Il est vrai que cette scène est particulièrement dure. Mais ce n’est pas la seule. La scène des « miettes » sur laquelle s’ouvre le roman est terrible elle aussi. J’ai voulu faire alterner les scènes de violence et de grande douceur, comme c’est souvent le cas dans la vie. C’est parce qu’elles se succèdent qu’il est si difficile de trancher.

Pour élaborer le personnage d’Aurélien, avez-vous lu des articles sur les violences au sein du couple, sur les pervers narcissiques ?

Non. Je n’ai pas voulu écrire un livre médical sur un sujet de société. J’ai écrit un roman. Mon personnage fait des recherches sur Internet, elle tape dans google « troubles bipolaires », « syndrome Gilles de la Tourette ». En vain.

J’ai choisi de ne pas nommer le mal dont souffre le mari, de ne pas lui coller l’étiquette d’un diagnostic, comme celle du pervers narcissique. D’abord parce que la violence verbale recouvre énormément de formes, mais surtout parce que nommer et expliquer cette violence ne permet aucunement de rendre compte de son effet, de l’effroi, de la honte et de la sidération qu’elle produit sur une femme, un homme, des enfants.

Les enfants ou le poids de l’héritage

Les enfants, fruits d’un amour passé, remplissent le rôle d’adjuvants dans le récit. Vous les voyez comme un appui pour leur mère ? Ce sont eux qui lui doivent protection ?

Quand les mots comme des couteaux tombent sur cette femme, ils blessent aussi ses enfants. C’est pour cette raison que je préfère parler de violence domestique plutôt que de violence conjugale. Ce problème n’est pas seulement celui d’un couple, mais de toute la famille. Elle ne peut plus s’aveugler. Son fils est devenu adolescent et elle a maintenant une petite fille de sept ans. Ses enfants voient tout, entendent tout. Ils sont les spectateurs mais aussi les victimes collatérales de cette violence qui les percute autant qu’elle.

Elle serait tentée de leur mentir pour minimiser les sorties de route de son mari, mais ils sont grands maintenant, elle ne peut plus tricher. Par leur tendresse et leur ingéniosité, les enfants la font tenir et parfois rire. Ils donnent de la force à leur mère. Mais cette force c’est bien d’elle qu’ils la puisent, de son amour, des histoires qu’elle leur lit le soir et de tout ce qu’elle fait pour eux. 

On demande souvent aux pères et aux mères ce qu’ils aimeraient transmettre à leurs enfants. Il y a ce que les parents voudraient transmettre, mais il y a aussi ce dont héritent les enfants malgré eux.

Des blessures invisibles

L’héroïne liste les mots odieux dont l’assène son compagnon et elle essaie, à de multiples reprises, de lu faire prendre conscience de sa propre violence. Même dans la douleur, elle a besoin de son regard ?

Les blessures qu’infligent les mots sont invisibles. Ils ne laissent aucune trace. Ni physique, ni écrite. Les insultes, les insanités qui terrassent, on s’efforce de les oublier. Il est rare d’ailleurs que la personne qui les prononce n’essaie pas de les noyer sous un flot d’excuses quelques heures après.

Aurélien demande toujours pardon et jure chaque fois qu’il ne recommencera pas. C’est  pour ne pas oublier les phrases méprisantes qu’il lui jette à la figure qu’elle décide de les noter. Elle a toujours fait des listes, de romans, d’anniversaires… Mais des listes d’insultes, ça, elle n’en avait jamais fait. Elle veut en garder une trace et tenter de les désamorcer. Avec le pathétique espoir que ces mots aillent s’incruster ailleurs qu’en elle.

Un prince pas toujours charmant

Trancher, c’est l’histoire d’un amour terni, meurtri. Peut-on aussi parler d’une dépendance amoureuse, d’un attachement à l’image idéale de la famille ?

Non. Pour moi cette femme se moque de son image et n’est pas dépendante de cet homme. Elle se bat parce qu’elle l’aime malgré tout. Elle aime ce prince qui n’est pas toujours charmant. C’est avec lui qu’elle a choisi de faire deux enfants. Et avec lui qu’elle aimerait pouvoir continuer de les élever.

Trancher raconte la difficulté à dire, à raconter, mais aussi la force des mots. Ils se révèlent une arme, à double tranchant ?

Oui, les mots sont des couteaux qui tranchent ce que cette femme a de plus intime, et de plus précieux aussi. Sa gaieté, sa confiance en soi, l’envie de garder la tête haute.    

Infos pratiques :
Rencontre samedi 2 février, à 18h, à la librairie Au fil des pages, 81 rue Paul-Doumer, au Havre.
Trancher d’Amélie Cordonnier, Flammarion. Prix : 17 euros.

76actu

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