Le cargo Bahri Yanbu, battant pavillon saoudien, dans le port de Tilbury, le 7 mai 2019 au Royaume-Uni. (©AFP/Ben Stansall)
La France a reconnu mercredi 8 mai 2019 qu’un navire saoudien arrivé en rade du Havre (Seine-Maritime) le même jour vers 16h30 allait effectuer un chargement d’armes mais a assuré qu’elle ne disposait d’ « aucune preuve » permettant d’affirmer que des armes françaises sont utilisées dans la guerre meurtrière menée au Yémen par l’Arabie. Une manifestation est prévue jeudi 9 mai 2019 au Havre.
Lire aussi : Une cellule spécifique des douanes du Havre traque les containers suspects avant leur arrivée au port
Un contrat commercial
« Il y aura chargement d’armes en fonction et en application d’un contrat commercial », a déclaré sans plus de précisions la ministre française des Armées Florence Parly sur la chaîne BFMTV et la radio RMC, interrogée sur le cargo saoudien Bahri Yanbu, qui s’est arrêté au large du port du Havre (nord-ouest), mercredi vers 16h30.
Le navire n’entrera pas dans le port avant jeudi matin, a indiqué la capitainerie à un correspondant de l’AFP, sans plus de précisions.
Huit canons Caesar ?
Selon le site d’investigation Disclose, le navire doit prendre livraison de « huit canons de type Caesar » que l’Arabie saoudite pourrait utiliser dans la guerre qu’elle livre au Yémen aux rebelles houthis, minorité chiite soutenue par l’Iran, grand rival de Ryad.
Florence Parly n’a pas précisé la nature des armes qui seront chargées ni leur destination.
Il ne peut pas s’agir de canons Caesar puisqu’il n’y a aucune livraison de Caesar en cours ». Le Caesar est un camion équipé d’un système d’artillerie, a indiqué l’AFP selon une source gouvernementale,
La ministre des Armées l’a répété « À la connaissance du gouvernement français, nous n’avons pas d’éléments de preuve selon lesquels des victimes au Yémen sont le résultat de l’utilisation d’armes françaises. »
Paris a invariablement affirmé que ces armements ne sont utilisés que de manière défensive et pas sur la ligne de front.
Or, selon une note de la Direction du renseignement militaire (DRM), révélée par Disclose mi-avril, 48 canons Caesar produits par l’industriel français Nexter « appuient les troupes loyalistes, épaulées par les forces armées saoudiennes, dans leur progression en territoire yéménite ». Une carte de la DRM estime que « 436 370 personnes « sont » potentiellement concernées par de possibles frappes d’artillerie », dont celles des canons français.
Tollé parmi les ONG et manifestation au Havre
« Mme Parly dit qu’elle n’a pas de preuves. Mais la question n’est pas de savoir si nous avons des preuves mais de chercher par tous les moyens (à savoir) si des armes françaises sont utilisées contre des civils. On l’avait fait en Syrie quand il y a eu des doutes sur les armes chimiques », a déclaré à l’AFP le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure.
Les déclarations de Florence Parly ont suscité un tollé parmi les ONG. Cela « montre de nouveau l’obstination de la France à poursuivre ses transferts d’armes à ce pays malgré le risque indéniable et parfaitement connu des autorités françaises qu’elles soient utilisées contre des civils », a commenté Bénédicte Jeannerod, directrice France de Human Rights Watch. Parmi les dizaines de milliers de personnes tuées au Yémen, on compte de nombreux civils.
Neuf ONG, dont l’Observatoire des armements, réclament « l’établissement d’une commission parlementaire permanente de contrôle des ventes d’armes, comme en Suède, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas », a indiqué de son côté Tony Fortin, de l’Observatoire des Armements.
Amnesty International appelle à « la suspension » du chargement, « afin d’établir notamment s’il s’agit de canons Caesar ». « Un tel transfert serait en effet contraire aux règles du Traité sur le commerce des armes que la France a signé et ratifié », juge Aymeric Elluin, d’Amnesty International France. Ce traité de l’ONU, entré en vigueur en 2014, vise à réguler le commerce des armes dans le monde.
Estimant que la livraison de ces armes violait ce traité, l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) a annoncé mercredi soir dans un communiqué le dépôt d’un référé (recours en urgence) devant le tribunal administratif de Montreuil « exigeant que soit levé le dédouanement (c’est-à-dire l’autorisation pour le cargo de prendre la mer, avec son chargement) ».
Lire aussi : Brexit. Au Havre, les douaniers inquiets sur le manque de moyens et d’effectifs se mobilisent
À l’appel du Mouvement de la paix et de la Ligue Des Droits de l’Homme, un rassemblement est prévu ce jeudi 9 mai au Havre à 18h sur le terre-plein de l’écluse François 1er « Afin de dénoncer ces ventes d’armes françaises à l’Arabie Saoudite,
armes qui ont bien servi à tuer quantité de civils au Yémen. »
Une première polémique
« La France trahit les traités internationaux pour du business », estime auprès de l‘AFP le député communiste Jean-Paul Lecoq, qui avait interpellé mardi le gouvernement à ce sujet, lors d’une séance houleuse à l’Assemblée nationale.
Lire aussi : Le député Jean-Paul Lecoq défend la centrale thermique du Havre, devant le gouvernement
Le Bahri Yanbu a déjà suscité la polémique lors de son passage dans le port belge d’Anvers, où des ONG belges soupçonnent la compagnie nationale saoudienne Bahri d’avoir régulièrement, depuis l’été dernier, chargé des armes ou des munitions à destination de Ryad.
La section belge d’Amnesty International a réclamé mercredi la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire après la révélation par plusieurs médias belges que des fusils d’assaut et des équipements militaires produits en Wallonie ont été utilisés dans le conflit yéménite « en contradiction flagrante avec le Traité sur le commerce des armes, qui impose notamment le principe de précaution ».