Les transports en commun ont bien évolué à Rouen depuis 1896. (©DR / Photos fournies par Michel Garraud)
Avec l’inauguration du T4 fin mai, le choix de l’extension du réseau de transport rouennais passe par le bus. Il n’en a pas toujours été ainsi. Grâce à une conférence de l’ancien cheminot Michel Garraud, récit de l’histoire du tramway de Rouen depuis le XIXe.
Dans l’agglomération rouennaise du milieu du XIXe siècle, les anciens modes hippomobiles de transport (fiacres et omnibus) ne sont plus adaptés à cette époque de forte croissance industrielle et démographique. Après 1871, les élus locaux lancent un vaste chantier d’études pour mettre en place un ensemble de voies ferrées destinées à desservir les principaux foyers de population.
À partir de 1877, un réseau est progressivement mis en service. Certaines lignes sont toujours tractées par des chevaux et d’autres comportent des locomotives à vapeur. Parmi elles, la ligne 2 à vapeur part de l’hôtel de ville de Rouen, jusqu’à Darnétal, en passant par la place Saint-Hilaire.
Les locomotives remplacées par les chevaux
Par leur régularité de vitesse, les locomotives à vapeur fonctionnant avec du charbon satisfont les usagers. Mais les locomotives ne font pas l’unanimité chez certains riverains, qui leur reprochent de salir leurs fenêtres et de faire trop de bruit. En 1884, les chevaux ont gagné et le réseau de tramway à Rouen est entièrement hippomobile. Alors que les chevaux sont trop lents et que la vapeur pollue, la municipalité envisage d’électrifier le réseau en 1895. Cette tâche est confiée à la société Thomson.
En 1896, un premier réseau de 10 lignes de tramways entièrement électriques est exploité par la Compagnie des tramways de Rouen (CTR). C’est un succès populaire, avec près 15 millions de voyageurs la première année. Le réseau est de plus en plus dense et fonctionne bien, ce qui suscite l’appétit de la concurrence.
Plusieurs réseaux plus ou moins concurrents
En 1900, un second réseau complémentaire et électrique est exploité par la compagnie Traction Électrique E. Cauderay. Parmi les cinq lignes créées, Amfreville-la-Mi-Voie et Bihorel sont desservis. Un troisième réseau électrique est également mis en service à destination de Bonsecours. De Rouen, il fallait prendre un bateau jusqu’à Amfreville-la-Mi-Voie puis emprunter un funiculaire permettant d’atteindre la basilique.
En 1910, les différents réseaux sont repris et unifiés par une seule compagnie : la Compagnie rouennaise des tramways (CTR). À cette époque, presque toutes les rues de Rouen ont un tramway. Plusieurs prolongements de lignes sont effectués, ce qui permet à Bois-Guillaume d’être enfin desservi par un tramway en 1911. Pendant la Première Guerre mondiale, un service quasi normal est maintenu. En 1916, les femmes sont embauchées pour conduire des tramways.
Avec plus de 70 km en 1923 (contre 15 km aujourd’hui), le tramway de Rouen est le réseau électrifié le plus long de France, hors région parisienne.
Un réseau à l’agonie
Cet apogée est mise à mal par la Seconde Guerre mondiale. La destruction de deux ponts en juin 1940 coupe le réseau en deux entre la rive droite et la rive gauche. Malgré le rétablissement d’un pont provisoire en 1941, le service de tramways est réduit et difficile à assurer. Les bombardements de 1944 engendrent beaucoup de destructions et le réseau vétuste peine à retrouver son éclat d’avant-guerre.
En 1948, les tramways commencent à être remplacés par des trolleybus. Et en 1952, il ne reste plus que deux lignes de tramways. Après 76 ans de service, l’année 1953 marque la fin de l’ancien réseau de tramways à Rouen. C’est l’époque où les modes de transport les plus plébiscités dans les villes françaises sont les bus et surtout la voiture.
L’histoire du tramway aurait pu s’arrêter là, mais le choc pétrolier de 1973 rebat les cartes. Pour réduire la pollution, l’encombrement de la ville et la dépendance au pétrole, la commune décide, dans les années 1980, de remettre en service une version modernisée de ce mode de transport, à l’instar d’autres grandes villes françaises. Le premier coup de pioche a lieu en 1991 et le premier rail est posé en 1992, avec le percement du tunnel souterrain de la rue Jeanne d’Arc en 1993. L’inauguration de cette nouvelle ligne en Y telle qu’on la connaît aujourd’hui se fait le 16 décembre 1994. Le réseau se complète avec l’ajout de la station Palais de Justice et le prolongement de la ligne au-delà de Sotteville-lès-Rouen en 1997.
Des TEOR faute de tramways
Le réseau est incomplet, car il manque une seconde ligne de tramway Est Ouest à construire. Mais le tramway est jugé trop coûteux. Après avoir envisagé un téléphérique et un trolleybus, c’est le système TEOR (Transport Est Ouest Rouennais) qui est retenu. Ces bus à haut niveau de service circulant en voie propre sur une partie de leur parcours sont inaugurés au début des années 2000 avec les T1, T2 et T3. D’autres projets de tramways ont aussi avorté, comme celui d’un tram train entre Rouen et Elbeuf.
Michel Garraud conclut sa conférence par une note pessimiste : « Alors que d’autres villes françaises continuent de construire des tramways, Rouen est à la traîne ». Pour cet ancien cheminot attaché aux voies de chemin de fer, l’autre avantage du tramway est d’occuper moins d’espace public avec une largeur moins grande que les bus TEOR. Et aussi d’être plus apprécié par les usagers. Le tramway finira-t-il par s’imposer à nouveau un jour à Rouen et dans son agglomération ?