Le 16 avril 2018, deux hommes ont été sérieusement blessés à la suite d’une violente rixe à Rouen. Le procès des accusés se déroulait le 3 juillet 2019. (©Capture écran / Google Street View)
Dans la nuit du 16 avril 2018 à Rouen (Seine-Maritime), la police est appelée pour intervenir sur une bagarre se déroulant au croisement de la rue Ecuyère et de la rue des Bons Enfants. À leur arrivée, ils voient un individu s’enfuir vers la rue Jean-Lecanuet. Les policiers constatent que deux hommes ont été sérieusement blessés notamment à l’arme blanche.
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Une dispute sur fond d’alcool
Les policiers débutent leurs investigations et entendent les victimes. Tous racontent qu’ils sont sortis du bar Le Délirium vers 1h30 du matin, entre amis, lorsqu’une dispute verbale sur fond d’alcool a éclaté entre Romain* et Lucas*.
Face au tapage que les deux individus ont occasionné, trois autres personnes se sont rapprochées d’eux pour savoir ce qu’il se passait. Lucas* a repoussé l’un des hommes, et la situation a dégénéré, l’individu se saisissant de sa ceinture et le frappant avec la boucle en métal. Voyant le déchaînement de violence sur son ami, Romain* tente de lui porter secours, et reçoit lui aussi des coups de ceinture, puis un coup de couteau en plein milieu du dos, le blessant grièvement. Tentant d’intervenir avec Louis, Sophie se fait menacer par un individu armé d’un couteau « qu’il m’a placé sous la gorge ».
Le bilan est lourd : Romain*, souffre d’un pneumothorax, son pronostic vital est engagé à court terme, et il se voit prescrire 15 jours d’incapacité, Lucas* est blessé au visage, il se voit prescrire six jours d’incapacité et neuf points de suture. Louis* souffre d’une fracture sérieuse à la main, il se voit prescrire 21 jours d’incapacité, et Sophie*, bien que n’ayant pas été blessée physiquement mais choquée psychologiquement se voit prescrire 5 jours d’incapacité.
Les deux prévenus interpellés sur place sont placés en garde à vue. Adamat* reconnaît avoir frappé l’une des victimes. Son compagnon d’infortune, Dritan*, admet avoir, lui, en avoir poignardé une autre.
« Il minimise les faits »
Dans le box des accusés, le 3 juillet 2019, Adamat indique que ce soir-là, ils avaient bu dans un bar de Sotteville-les-Rouen, et qu’ils allaient dormir chez le frère de Dritan, puis explique : « j’ai croisé un homme à qui j’ai demandé une cigarette, j’ai remarqué qu’une dispute était en cours, ils parlaient très fort, l’homme s’est alors approché du groupe, s’est fait violemment repousser et a sorti sa ceinture avant de frapper celui qu’il l’avait repoussé. Les victimes ont commencé à crier et à s’approcher de moi, j’ai eu peur, je les ai repoussées. L’un d’eux a tenté de me frapper, alors j’ai répondu. »
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Dubitatif, le tribunal questionne : « vous avez aidé un homme que vous ne connaissiez pas et qui agressait les victimes plutôt que de porter assistance à celles-ci ? » « J’ai eu peur », répond le prévenu.
Dritan, 25 ans, confirme les déclarations de son comparse, mais indique être monté chez son frère avant l’agression, puis avoir entendu des bruits venant de l’extérieur et constaté qu’une rixe avait lieu : « Je n’ai pas réfléchi, je suis descendu avec le couteau à la main, sans m’en rendre compte. Je les ai vus se taper dessus. L’un d’eux essayait de s’en prendre à Adamat, alors je lui ai donné un coup de couteau », dit-il sans montrer la moindre émotion.
« Vous vous rendez-compte que Romain aurait pu y laisser la vie ce soir là ? » leur rappelle la présidente. « Je n’y ai pas pensé sur le moment, j’assume ce que j’ai fait, je m’en excuse », répondent les prévenus.
« Violence froide et bestiale »
Les parties civiles, encore très marquées par leurs agressions, peinent à reprendre leurs vies, racontent-elles à la barre. « On ne se pose qu’une seule question : Pourquoi ? », dit Sophie.
L’avocate de Sophie et Louis décrit ses clients comme angoissés, dans l’hyper-vigilance, craignant des représailles du frère d’un des prévenus. Elle considère que ceux-ci se sont acharnés, « dans une violence froide et bestiale » où un homme aurait pu être tué. Elle dénonce le manque de remise en question et d’explications des prévenus, et réclame pour Sophie 6 090 euros de dommages et intérêts pour préjudice moral, et pour Louis une expertise médicale afin de chiffrer précisément son préjudice.
L’avocat de Romain et Lucas explique l’absence de ses clients à l’audience : « ils ont été traumatisés par leur agression ». Il rappelle que Lucas a été roué de coups et Romain poignardé, considérant que tous deux auraient pu y laisser la vie ce soir-là. Il indique qu’aucun de ses clients n’est parvenu à surmonter cette agression : « leur équilibre psychique est totalement déréglé, ils sont angoissés, craignant eux aussi des représailles ».
Il demande une expertise médicale pour ses clients, afin lui aussi de pouvoir chiffrer leurs préjudices.
« Extrême violence, peine sévère requise »
Pour le ministère public, les faits sont d’une extrême violence. Il dénonce l’attitude des prévenus à l’audience : « Ils minimisent les faits, pourtant les victimes les reconnaissent, les témoins aussi, donnant des coups sans se soucier des conséquences sur autrui », et considère que les regrets exprimés par les prévenus sont « des regrets de circonstances ».
Malgré l’absence d’antécédents judiciaires des prévenus, les faits sont suffisamment graves pour justifier une peine sévère : le ministère public réclame trois ans d’emprisonnement ferme pour chacun d’eux et le maintien en détention.
« Zone d’incertitude »
L’avocate d’Adamat conteste la concordance des témoignages et des déclarations des victimes, rappelant que celles-ci étaient alcoolisées et se disputaient ce soir-là, ajoutant que « cette situation tendue a dû être mal interprétée » par son client.
Elle regrette l’absence du troisième homme, qui lui n’a jamais été inquiété, alors qu’ « il est le responsable des blessures ». Elle indique que tout le monde dans cette affaire s’accorde à dire que son client n’avait pas d’arme ce soir-là, qu’il a juste donné un coup de pied à une victime et qu’il ne peut pas être sanctionné de la même façon que son acolyte. Elle demande au tribunal une peine autre que l’emprisonnement ferme.
Pour l’avocat de Dritan, la tâche est ardue, lui aussi dénonce l’absence du troisième individu et les zones d’incertitudes dans ce dossier, notamment le mobile de cette agression que l’audience de ce jour n’aura pas pu mettre en lumière. Il n’hésite pas à mettre en cause la neutralité des témoins en raison des origines étrangères de ses clients, indiquant que son client « persécuté dans son pays en raison de son homosexualité et ayant connu la guerre au Kosovo, n’était qu’un suiveur dans cette affaire, et face à une pression extraordinaire, il a cédé à la violence ». Il demande au tribunal de réduire sensiblement le quantum de la peine demandée par le procureur.
Le Tribunal déclare les deux prévenus coupables et les condamne à trois ans d’emprisonnement pour Dritan et 30 mois pour Adamat, ainsi que leur maintien en détention. Ils devront en outre verser solidairement à Sophie* la somme de 11 415 euros pour le préjudice qu’elle a subi. Pour les trois autres victimes, une expertise médicale est ordonnée.**
*Les prénoms ont été modifiés
** Cette peine est susceptible d’appel. Toute personne est présumée innocente tant que toutes les voies de recours n’ont pas été épuisées.
De notre correspondant Frédéric Bernard