Son nom est associé au genre de la science-fiction. Alain Damasio est en effet connu non seulement pour ses paroles engagées mais surtout pour ses écrits d’anticipation, inspirés du réel, comme La Horde du contrevent ou Les Furtifs, ses romans les plus connus. L’écrivain sera les 21 et 22 mai à La Cidrerie à Beuzeville dans le cadre de Mots doux, mots bruts qui accueille une quinzaine d’auteurs et autrices, scénaristes, photographes… Le samedi soir, il sera en duo avec le guitariste, Yan Péchin, pour interpréter Entrer dans la couleur. Entretien avec Alain Damasio.
On a beaucoup parlé de monde d’après. Qu’est-ce que cela signifie pour vous qui êtes auteur de science-fiction ?
Pour moi, c’est une vision politique. Le monde d’après, c’est le monde d’après le capitalisme. Or c’est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Le marché est une dominante absolue. Le Covid sera une parenthèse. Cependant, des choses se sont mises en place. Il y a eu des changements dans les modes de vie et de travail. Le télétravail se maintient. Les gens peuvent travailler chez eux tout en étant autant productifs, mêle plus. En contrepartie, les distanciations sociales se sont accrues. Les liens se sont reconstitués par les réseaux sociaux et je trouve cela plutôt inquiétants.
Le troisième rapport du GIEC ne prévoit pas un avenir radieux. Comment de telles annonces viennent nourrir votre imaginaire ?
C’est une stimulation très forte. Il y a toujours les moyens de bifurquer, de combattre, de s’adapter à ces annonces. Cela intensifie la responsabilité des auteurs de science-fiction. Dans les années 1920 et 1950, on avait aussi des angoisses qui n’étaient certes pas liées à l’habitabilité de la planète. Aujourd’hui, les enjeux sont cruciaux. Qu’est-ce que l’on va faire de la montée des eaux ? Il est possible de mettre en place des horizons de résilience. Cela ne fait pas peur.
Est-ce encore de la fiction ou bascule-t-on dans le réel ?
C’est encore de la fiction. Mais une fiction qui s’accélère et a une proximité avec le réel. Il faut regarder la révolution numérique qui a été très forte et très rapide. La science-fiction a toujours questionné le présent. Les auteurs tirent les fils de ce qu’ils voient. J’ai passé un mois à San Francisco. Dans la Silicon Valley, on nous fabrique le monde de demain. Il y a là-bas les plus grosses entreprises, Google, Meta, Microsoft… Elles construisent le metaverse et les personnes qui le conçoivent construisent, elles, leur propre univers. Elles sont dans leur réseau social en trois dimensions. Elles mettent leur casque et sont transportées dans cet univers para-réel où elles jouent, draguent, travaillent… Les réunions en visio se font dans des salles virtuelles. Tout cela n’a aucun sens. Ces geeks bâtissent un monde qui est, pour eux, désirable. Cela reflète des difficultés à tisser des rapports humains. Ils n’ont pas du tout la curiosité de sortir, d’aller à un concert. Il y a là un rapport individualiste aux choses. Il va falloir se battre.
Il y a un côté irrationnel dans ce réel.
Ils sont dans un techno-cocon. Le fait de se replier chez soi peut avoir un côté protecteur. Ce qui est irrationnel, c’est être relié aux autres par l’intermédiaire de réseaux. Derrière ce casque, il y a un espace virtuel partagé avec des personnes qui sont à 200 ou 1 000 kilomètres. C’est une infrastructure monstrueuse qui va demander une énergie colossale.
Quelle est la place des mots et de l’écrit dans ce monde-là ?
Il y a une chose paradoxale. L’écrit garde une place importante sur les réseaux. Ce qui me fait marrer, c’est l’écriture prédictive automatique. Les mots sont anticipés. C’est une chose que l’on n’interroge pas assez par rapport au langage. Cette prédiction automatique n’aide pas à développer les capacités langagières. Je trouve cela flippant.
Cela ne laisse plus de place à l’esprit critique.
Le langage est un élément de pouvoir important. Un gouvernement peut tout à fait s’en emparer et imposer une monosémie. Et imposer un seul sens transforme les mots en des mots d’ordre. Or les mots ont plusieurs sens. C’est qui fait leur richesse, permet une ouverture d’esprit et la poésie, montre aux gens qu’un autre monde est possible.
Comment transposer le réel dans une fiction pour réenchanter le monde ?
C’est tout le boulot de la littérature imaginaire. On prend le réel et on le transforme. On le décale. La fiction est une sorte de miroir qui amène à revoir le réel et la façon dont on pourrait le décaler. En fait, on ajoute des possibles au réel. Pourtant, on nous dit le contraire et on avance des arguments comme si cela était indétrônable, incontournable. Le monde n’est pas seulement hyper économique. Il peut être étrange, bizarre, irrationnel…
Infos pratiques
- Samedi 21 mai de 14 heures à 18 heures, dimanche 22 mai de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures à la Médiathèque et à La Cidrerie à Beuzeville
- Entrer dans la couleur : samedi 21 mai à 20h30 à La Cidrerie à Beuzeville. Tarifs : 15 €, 12 €. Réservation au 02 32 57 72 10 ou sur www.lacidrerie.beuzeville.fr