Les corvettes Le Géographe et le naturaliste sur l’île de Timor (Indonésie). Gravure de Charles Lesueur, pour le livre Voyage de découvertes aux terres australes dans les années 1800, 1801, 1802 1803, 1804. (©Gallica/BNF)
Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, donne son accord à ce voyage censé redorer le blason de la France en matière scientifique. L’objectif étant, en effet, d’explorer les terres en partie inconnues de l’Australie et d’y recueillir des plantes, des minéraux et des animaux. Pas question de conquérir des colonies, ni d’établir des comptoirs commerciaux.
La mission est confiée au capitaine Nicolas Baudin, un marin féru de sciences naturelles. Elle tourne au cauchemar.
Un voyage scientifique
Le 19 octobre 1800, le géographe et le naturaliste, les deux bateaux affectés à l’expédition, quittent le port du Havre sous les applaudissements et la musique des habitants.
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Parmi l’équipage, on trouve évidemment des officiers de marine et des matelots, mais aussi, conformément à la vocation scientifique du voyage, une quinzaine de savants. Ont en effet pris place à bord des zoologues, des botanistes, des médecins, des minéralogistes, un astronome… Certains découvrent la mer pour la première fois, et le mal qui va avec. Pour eux, le voyage se transforme en galère.
Péripéties d’un long voyage
Après une première escale aux îles Canaries, une erreur de navigation éloigne les deux bateaux de leur route qui leur fait contourner l’Afrique. Le trajet s’en trouve inutilement rallongé.
À bord, les relations s’enveniment. Les officiers méprisent le commandant Nicolas Baudin, marin expérimenté, mais n’appartenant pas au sérail de la Marine. Les scientifiques se jalousent.
L’ambiance est si pourrie que, dès la seconde grande étape, une bonne partie de l’équipage préfère jeter l’éponge. Sur l’île de France (l’actuelle île Maurice), Nicolas Baudin voit donc la moitié de ses officiers et une partie des scientifiques quitter le navire. Il se retrouve aussi sans peintre pour illustrer son voyage. Heureusement, il trouve parmi les matelots un artiste habile : le Havrais Charles Alexandre Lesueur.
Même allégée de ses éléments les plus hostiles, l’expédition ne devient pas un long fleuve tranquille. Des tensions subsistent. Sur l’île indonésienne de Timor, l’équipage assiste au duel entre un officier et un ingénieur. Enfin, le scorbut et la dysenterie causent des décès.
À la découverte des terres australes
Heureusement, les deux bateaux arrivent enfin, après sept mois de navigation, en vue de leur objectif. L’Australie, alors appelée Nouvelle Hollande, est une île imparfaitement connue. Aucun marin européen n’en a fait le tour. L’intérieur est encore plus mystérieux.
Les côtes sont donc cartographiées. Débarqués à terre, les scientifiques collectent des plantes, capturent des animaux qu’ils n’ont jamais vus. Dans leur moisson entrent des insectes et des oiseaux. Cependant, ce sont les kangourous qui étonnent le plus les savants. Il découvre ce mode de croissance caractéristique des marsupiaux : les petits se développent dans une poche au-devant de l’abdomen maternel.
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Le zoologue François Péron se mue en anthropologue : il observe les aborigènes et demande à Lesueur d’en faire plusieurs dessins.
Tant bien que mal, toutes les trouvailles botaniques et animales sont embarquées, dans les deux bateaux. Au cours du voyage, des jardiniers sont chargés de maintenir en vie les plantes nouvelles. Elles finissent par prendre tellement de place que Nicolas Baudin est contraint de céder sa propre cabine pour en faire une serre. D’autres plantes sont herborisées, des animaux empaillés, les espèces inventoriées. Le naturaliste et le Géographe sont devenus des « laboratoires flottants » pour reprendre l’expression de l’historien Ralph Kingston.
L’ornithorynque, un des animaux déroutants trouvés en Australie. Le dessin est encore de Charles Lesueur, grâce à qui nous avons des images de l’expédition Baudin. Sa collection d’images est principalement conservée au Muséum d’histoire naturelle du Havre. (©Gallica/BNF)
Les inévitables Anglais
Une mauvaise nouvelle ternit le cours du voyage. Le 8 avril 1802, les Français tombent sur une expédition anglaise concurrente. Le commandant britannique Matthew Flinders leur apprend qu’il a quasiment terminé le tour de l’Australie. Devancé, Baudin arrive donc trop tard pour revendiquer être le découvreur de ces terres.
En décembre 1802, au large de la Tasmanie, le capitaine français prend une décision importante : il sépare ses deux bateaux. Le naturaliste doit regagner au plus vite la France pour montrer les premières cargaisons végétales et animales. À bord du géographe, Baudin veut poursuivre le voyage de découverte. Une façon très habile pour le commandant de se débarrasser de ses ennemis et mécontents en les envoyant sur le premier bateau. Dans son journal de bord, il avouera regretter de ne pas avoir réussi, faute de place, à y mettre plus de monde. Ambiance, ambiance…
Les déconvenues du retour en France
Le 7 juin 1803, le naturaliste, après un périple de 32 mois, débarque au Havre. Alors que les scientifiques du muséum d’histoire naturelle de Paris attendent avec impatience les richesses collectées dans les terres australes, Joséphine, femme de Bonaparte, leur coupe l’herbe sous le pied. Elle réussit à récupérer des plantes, des graines, et les animaux qui ont survécu à la traversée (notamment un zèbre et un gnou). Direction son château de Malmaison, près de Paris, où les spécimens viendront peupler son jardin et sa ménagerie.
Le deuxième bateau, le géographe, parvient à revenir en France dix mois plus tard, le 25 mars 1804. Mais sans Baudin. Atteint de tuberculose, il a dû être débarqué sur l’île de France. C’est là qu’il meurt.
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Profitant de cette disparition, les officiers et scientifiques de l’expédition règlent leurs comptes avec leur ancien commandant. Avec excès et un brin de mauvaise foi, ils dénoncent un chef incompétent et tyrannique. Ce faisant, ils contribuent à condamner une expédition qui fut pourtant l’un des plus grands voyages scientifiques de tous les temps.