Hydrocarbures dans le lait maternel à Rouen : « Je suis inquiète pour la santé de mon fils »

Hydrocarbures dans le lait maternel à Rouen : « Je suis inquiète pour la santé de mon fils »

Esther, comme trois autres mamans de l'agglomération de Rouen, constate un pic de concentration de molécules d'hydrocarbures dans leur lait prélevé le 7 octobre 2019.

Esther, comme trois autres mamans de l’agglomération de Rouen, constate un pic de concentration de molécules d’hydrocarbures dans son lait prélevé le 7 octobre 2019. (©Adobe stock/illustration)

L’inquiétude liée à la présence d’hydrocarbures dans les urines et le lait de mamans de l’agglomération de Rouen (Seine-Maritime) ne retombe pas. Pourtant, les autorités ne veulent toujours pas faire de lien avec l’incendie des produits Lubrizol et sont restées prudentes lors du comité pour le dialogue et la transparence qui s’est réuni en préfecture de Rouen, lundi 27 janvier 2020.

Neuf au départ, puis finalement 15 Rouennaises ont fait procéder à l’analyse de leurs fluides les 7 octobre et 13 novembre 2019. Cinq d’entre elles ont également fait analyser leur lait congelé avant la catastrophe. À Noël, ces mamans ont créé l’Association pour les femmes enceintes et allaitantes (AFEA) dans le but d’« informer et de rassurer ».

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« On ne peut pas en tirer de conclusion »

Les autorités marchent sur des œufs. Lors du comité pour le dialogue et la transparence, lundi, Benoît Cottrelle, responsable veille et sécurité sanitaire à l’Agence régional de santé (ARS), a de nouveau insisté sur le fait qu’« on retrouve les mêmes traces d’hydrocarbures dans le lait de maman à Dijon et à Lille et dans les urines à Toulouse ». Selon lui, « cela correspond à un bruit de fond ». Le préfet, Pierre-André Durand l’a répété : « On ne peut pas en tirer de conclusion. » Le lien avec l’incendie des usines Lubrizol et Normandie Logistique n’est pas démontré.

Sauf que les résultats d’analyses de quatre femmes sur les cinq dont le lait congelé a été analysé, montrent un pic de concentration de molécules d’hydrocarbures dans les urines et le lait, 11 jours après l’incendie. L’ordre des infirmiers représenté au sein du comité, lundi, a ainsi tenu à interpeller les autorités :

Vous ne pouvez pas dire que cela correspond à un bruit de fond sans donner d’explication à ce pic. 

« Nous allons regarder et vous ferons un retour au prochain comité de transparence », évacue Benoît Cottrelle.

Dans le cas d’Esther, présidente de l’AFEA, les analyses révèlent la présence, à la date du 7 octobre, de 29,9 microgrammes par litre d’éthylbenzène, 8 microgrammes par litre de xylène et 2,8 microgrammes par litre de toluène. Dans son lait congelé trois jours avant la catastrophe de septembre, le laboratoire du CHU de Limoges, qui a procédé aux analyses, n’a détecté « aucune substance volatile ». Dans ses urines, c’est encore plus flagrant. Les taux grimpent à 559,8 microgrammes d’éthylbenzène et 165,3 microgrammes de xylène. Puis les teneurs baissent radicalement au 13 novembre.

Les résultats des analyses du lait d'Esther congelé (en haut), prélevé le 7 octobre (au milieu) et prélevé le 13 novembre (en bas).

Les résultats des analyses du lait d’Esther congelé (en haut), prélevé le 7 octobre (au milieu) et prélevé le 13 novembre (en bas). (©DR)

Pour l’ARS et l’État, ces résultats sont à regarder avec précaution. « Le lait maternel a une composition très variable en fonction de la journée de la femme. Le lait est très difficile à analyser », insiste Benoît Cottrelle. « On ne sait rien du protocole utilisé ni de l’exposition de la mère de famille, si la veille, elle a passé la soirée devant un feu de cheminée, par exemple », poursuit le préfet, lundi.

« Peut-être j’étais en train de contaminer mon enfant »

Pour Esther, le lien avec la catastrophe ne fait guère de doute : « À partir du 7 octobre [date du premier prélèvement, NDLR], on ne me dit pas qu’il n’y a aucune substance volatile détectée, alors que c’était le cas le 23 septembre, dans mon lait congelé. Depuis plus d’un an, je vis à Rouen, je fais la même route tous les jours. Je n’ai rien changé à mon style de vie. » Le jour de la catastrophe, Esther a continué à allaiter son fils de quatre mois. « Je me suis dit que peut-être j’étais en train de contaminer mon enfant. J’ai eu peur, c’est pour ça que je me suis lancée dans cette démarche. »

Quatre mois après l’incendie, cette maman n’est « pas en colère », mais « inquiète pour la santé de [son] fils ». Cependant, à la lecture de ses feuilles d’analyses reçues le 22 janvier, Esther se dit « rassurée » :

Je constate qu’il y a eu une évacuation de ces produits. Par rapport au 7 octobre, les quantités sont beaucoup plus faibles. Ça diminue, mais ce n’est pas le taux que j’avais au tout départ dans mon lait congelé, le 23 septembre.

« Cela pose question »

La présidente de l’Association pour les femmes enceintes et allaitantes estime qu’une « interprétation scientifique concrète serait intéressante, parce qu’on voit bien qu’il y a une volonté de minimiser pour éviter de semer la peur au sein de la population ». L’avocate de l’association Saliha Blalouz, va demander aux trois magistrats instructeurs du Pôle de santé publique de Paris, en charge du volet judiciaire, que soit « désigné un collège d’experts pour interpréter le lien éventuel avec Lubrizol et nous éclairer sur les conséquences ».

Même si les autorités de santé ont estimé dès le départ, qu’elles n’avaient pas à se mêler de ces questions, bonnes spectatrices, elles regardent avec attention l’action de cette association rouennaise.

Le préfet, lors du comité en préfecture a reconnu que « c’est cet événement qui nous a fait découvrir ces polluants dans le lait maternel » ou plus précisément la pugnacité de ces mamans. Pierre-André Durand concède enfin que ces données « posent question » et que « c’est une piste de recherche ».

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