Le préfet de Seine-Maritime Pierre-André Durand s’exprime régulièrement sur les conséquences de l’incendie des usines Lubrizol et Normandie Logistique. (©Manon Leterq/76actu)
Depuis l’incendie de l’usine Lubrizol jeudi 26 septembre 2019, les services de la préfecture de Seine-Maritime organisent quasi-quotidiennement, par souci de transparence, des conférences de presse pour dresser un état de la situation, sur les résultats d’analyses ou encore sur les travaux de dépollution. « Bruit de fond », « situation dominée », « toxicité variable » ou « inflammabilité nulle », les éléments de langage récurrents des discours du préfet de Seine-Maritime Pierre-André Durand ne manquent pas.
Catastrophe de #Lubrizol à #Rouen, la foule s’amasse devant le Palais de justice, pour « obtenir la vérité » @76actu pic.twitter.com/sH2A5JRaxo
— Fabien Massin (@massinfabien) October 1, 2019
La sémiologue Elodie Mielczareck, spécialisée en analyse de discours, auteure de La stratégie du caméléon, a accepté d’analyser les discours et le comportement du préfet Pierre-André Durand lors des réunions organisées à la préfecture les 26 et 27 septembre 2019, soit quelques heures après la catastrophe industrielle.
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Langue de bois : « informer n’est pas convaincre »
Pour la sémiologue, le préfet manie la « langue de bois » avec excellence : « Cette langue est un phrasé propre aux hauts fonctionnaires. Je ne suis même pas certaine qu’il le fasse pour dissimuler quelque chose. Ce verbiage administratif est propre à une manière de penser, et de former des concepts des organismes de l’État.”
Plus encore, à l’entendre, c’est même la première fois qu’elle a affaire à un discours comportant autant de tournures passives – « il s’agit là » ou encore « il n’y avait pas » – qui sont révélatrices d’une « langue de bois » : « Il est dans la récitation de procédures et de protocoles en dressant un état des lieux. Il est réellement à distance de par les structures syntaxiques de son discours. »
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À partir de la théorie développée par le sociologue et directeur de recherche au CNRS Dominique Wolton, « informer n’est pas convaincre », elle détaille : « Le préfet a bien informé, mais on attendait de lui qu’il communique ». Et c’est sans compter sur « l’utilisation permanente de formules négatives », alors « qu’on sait notamment par l’hypnose que le cerveau a du mal à entendre les formules négatives (…) En voulant rassurer et nier, en définitif, on réaffirme la source du problème”.
Finalement il n’est pas si polyglotte, il est capable de parler la langue qui est la sienne, et pas forcément celle des interlocuteurs, résume Elodie Mielczareck.
Le véritable problème de cette « langue de bois », c’est qu’elle « n’est jamais pédagogique ou rassurante pour le grand public ».
« La défiance vient des deux côtés »
Durant les conférences de presse, 76actu et d’autres médias ont eu recours au Facebook Live. Grâce aux téléphones, les journalistes ont pu filmer en direct les discours du préfet, visibles instantanément sur les réseaux sociaux. Cet outil, de par sa fonction première, est censé rapprocher la personne filmée et les internautes qui peuvent poser des questions. Le préfet, « dans sa langue de bois robotique et désincarnée », a fait face à des internautes qui lui ont demandé de venir sur place, pour constater les traces de suie.
Interrogé sur sa démission demandée par une partie de la population après #lubrizol, le @Prefet76 répond : "Je fais mon métier, j'explique, j'assume" pic.twitter.com/FyDFcLFf3Z
— Raphaël Tual (@raphtual) October 2, 2019
La spécialiste du langage a en tête une conférence de presse : “Une journaliste a posé une question au préfet sur le nom d’une substance circulant sur les réseaux sociaux. Le préfet l’a regardée en lui disant : « Mais les réseaux sociaux, enfin madame … ! », comme si ces personnes n’étaient pas prises au sérieux. La défiance vient vraiment des deux côtés.”
Mains lavées ou en prière
Cette mise à distance est, selon Elodie Mielczareck, autant verbale que physique. Le préfet est bien souvent « statique », droit, le regard impassible, mais ses mains peuvent rendre compte de son état de nervosité : « Généralement, les mains trahissent beaucoup plus l’état d’esprit, car elles sont connectées à nos aires cérébrales. Là, il y a beaucoup de mains lavées et en prière. Il y a une ambiguïté sur le fait qu’il se lave les mains, mais que l’on ne doit pas s’inquiéter. »
À un moment donné, c’est bien d’avoir le point de vue du préfet, mais ce qu’on attend, c’est le point de vue de l’homme, et qu’est-ce qu’il a, lui, à raconter, ajoute-t-elle.
Pour retrouver la confiance de la population, la sémiologue avance plusieurs hypothèses. Notamment, et c’est sans la doute plus importante, celle d’être plus pédagogue, plus humain pour peut-être, être plus audible auprès des Rouennais.
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