Yannick Bestaven (à gauche) et Roland Jourdain feront front commun pour la première fois lors de la Transat Jacques Vabre 2019. (© Breschi / Maître Coq Imoca)
Deux loups de mer. Voici qui convient sans doute pour qualifier Yannick Bestaven (46 ans) et Roland Jourdain (55), associés pour la première fois au départ de la Transat Jacques Vabre, dont le départ sera donné du Havre (Seine-Maritime), dimanche 27 octobre 2019.
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Associés sur l’Imoca Maître Coq – un bateau mis à l’eau en 2015 – les deux marins vont prendre la Route du café respectivement pour la septième et huitième fois de leur carrière. Très souvent, leur venue sur la course se solde par un bon classement (deux sacres chacun, en Class 40 pour Bestaven, en Imoca pour Jourdain). Surtout, après avoir traversé, chacun, deux décennies ou presque de Transat – pour rappel créée en 1993 – ils portent un regard avisé sur l’évolution de l’événement havrais. Morceaux d’histoire et anecdotes ne manquent pas.
76actu. A l’approche de cette 14e édition, comment trouvez-vous qu’elle vieillit, cette Transat Jacques Vabre ?
Roland Jourdain : Déjà, il y a plus de bateaux dans le port. A chaque fois que tu reviens ici, tous les deux ans, tu trouves qu’elle a du corps cette course. Les premières années, l’urbanisme n’était pas fait [L’aménagement des Docks, Ndlr]. Même si toi tu ne vois que ton bateau… Moi ce que je trouve sympa, c’est comment est-ce que tu arrives à l’implanter. Ça n’est pas facile dans le paysage de la voile où tu as beaucoup de concurrence entre les courses. Aujourd’hui, tu sais qu’il y a la Jacques Vabre tous les deux ans !
A vous deux, vous comptez 14 départs de Transat. C’est énorme. Qu’est-ce qui a changé en termes d’organisation, de structure, entre votre premier départ et celui qui se profile, dimanche ?
Y.B. : C’est ‘Bilou’ qui répond, il en a fait beaucoup plus que moi ! (rires) Moi je n’ai commencé qu’en 2011. (A Roland Jourdain) C’est une question facile, tu peux faire l’effort.
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R.J. : (Il cherche) Comment te résumer l’affaire… Cela n’est pas évident de placer dans le calendrier un truc qui marque de son empreinte comme ça. Donc en parallèle de ça, t’as plus de professionnalisation de partout. Que ça soit des équipes, des bateaux, la communication, l’organisation, les médias. T’es plus dans quelque chose, un flux… Dans les années 70, Éric Tabarly dame le terrain et fait découvrir à tout le monde la course en solitaire: il remonte même les Champs-Elysées ! [En 1976, après son doublé sur la Transat, Ndlr]. Dans les années 80, il commence à y avoir le boom des multicoques, l’explosion de la Route du Rhum. Et puis dans les années 90, ça commence à se canaliser, avec des classes de bateaux, des circuits. Toutes ces petites briques font que le milieu se professionnalise, dans le bon sens. A l’organisation de faire que cela dure.
« Moi, j’aime bien les gens d’ici. Avec leur accent et tout »
On entend parfois dire que le public havrais n’est pas tout à fait un public de voile. Qu’en pensez-vous ?
Roland Jourdain : A moindre échelle, c’est un peu comme les gens de Vendée, du Vendée Globe. Moi, j’aime bien les gens d’ici. Avec leur accent et tout.
Yannick Bestaven : C’est faux. La Ligue de Normandie, en voile, est très présente. C’est une des meilleures de France en termes de détection de jeunes, avec le Bretagne. Et puis la Transat Jacques Vabre est vraiment ancrée au Havre. C’est vraiment leur course, elle fait partie des grandes courses, des grandes classiques. Comme l’est depuis longtemps, par exemple, la Route du Rhum [Au départ de Saint-Malo, Ndlr].
La Jacques Vabre ne serait donc pas la Jacques Vabre sans un départ du Havre ?
Y.B : Je la vois mal au départ de La Rochelle ! Aussi parce qu’il y a toute une histoire autour du café entre Le Havre et le Brésil.
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Selon vous, l’absence des Ultims cette année fait-elle du mal à l’image de la compétition ?
R.J. : Nous, de notre point de vue, c’est sûr que non.
Y.B. : Pourquoi les Ultims ne sont pas là ? Pendant l’assemblée générale des Imoca, à Paris, nous avons voté ‘non à la venue des Ultims’. Ils devaient faire une autre course, un tour du monde à partir de Brest, qui a été un peu annulé à la suite de différentes casses pendant la dernière Route du Rhum sur ces bateaux. Nous, on a vendu à nos partenaires une Transat sans les Ultims. Ils ne sont toujours que trois ou quatre au départ. Et il y a moins de combat sur la course: c’est presque celui qui a le plus gros bateau qui gagne la Transat. Du coup, le grand public différencie mal les catégories de bateau et visualise moins l’enjeu sportif en Imoca ou en Class 40, où on est nombreux. Pour nous, c’est bien.
Objectif podium pour ces deux skippers d’expérience. (©Hirschi/Maître Coq)
« Une victoire sur la Transat, c’est un repère important »
Que les gens comprennent bien: quelle est la valeur exacte d’un sacre sur la Jacques Vabre dans son palmarès ? Par exemple en comparaison avec les autres grandes courses du calendrier ?
Y.B. : Comme toutes les classiques, c’est bien d’en gagner une grande. C’est important de laisser son nom sur ce genre de course. C’est une belle reconnaissance du travail accompli par équipe. Moi je ne la place pas en-dessous des trois grandes courses auxquelles je participe, à savoir le Vendée Globe, la Route du Rhum ou la Transat Jacques Vabre. J’ai gagné deux fois la Jacques Vabre dont ça serait dommage que je dise ça (rires). Une victoire sur la Transat, c’est un repère important dans une carrière de marin.
Comme sur le modèle d’autres sports, par exemple le cyclisme, les skippers sont devenus des communicants, avec des obligations médiatiques en préparation ou depuis le plein cœur de leur course. Vous qui avez connu la vie sans réseaux sociaux, est-ce devenu pesant ?
Y.B. : C’est bien pour notre sport, il est mis en lumière. Après c’est sûr: tu parles du cyclisme. Moi je n’ai jamais vu de coureur cycliste envoyer son reportage vidéo pendant qu’il fait sa course à vélo. Nous ça fait partie de notre organisation d’une journée en mer. En double, c’est plus simple. Mais en solitaire, quand tu dois aller faire de la vidéo plutôt que de te reposer, ça peut peser. Faire des montages vidéos quand ça tape dans tous les sens, c’est pas simple. Parfois, il te faut trois heures pour taper sur une touche…
Internet et le suivi presque en direct lors de la course ont-ils révolutionné l’univers de la course au large ?
R.J. : Globalement, internet, encore plus que dans d’autres sports, nous a vachement aidé. Et la Transat aussi, sans doute.
Quelle a été votre plus grande joie au cours d’une Transat Jacques Vabre ?
Y.B. : Moi, ce sont les deux arrivées victorieuses. L’une en 2011, à Puerto Limón, au Costa-Rica. L’autre en 2015, à Itajaí, au Brésil. Ce sont deux très bons souvenirs. Avec une belle soirée à l’arrivée (rires).
Organisez-vous des festivités à l’arrivée même quand n’y a pas de sacre ?
R.J. : Ah ouais ne t’inquiète pas ! Après, ça dépend un peu (des circonstances). Évidemment celle gagnée avec Paulo [Paul Vatine, en 1995, Ndlr], bon j’étais jeunot à l’époque et c’était la première fois que j’étais co-skipper, donc on s’est éclaté. En 2001, j’étais avec Gaël (Le Cléac’h, frère d’Armel), c’était beaucoup plus intime. Après on a fait plusieurs fois deuxièmes, souvent à vingt minutes une demi-heure du premier, donc t’es vert… Mais la fête, elle est belle aussi. Ce qui est bien avec le double, c’est qu’il te reste toujours des flashs : celle que j’ai faite avec Ellen MacArthur en 2005, c’était top. Celle que j’ai faite avec Alex Thomson en 2003, c’était l’enfer ! A l’époque, il ne parlait pas anglais, il parlait gallois. Et tout le temps ! J’étais farci (rires). C’est parsemé de plein de trucs comme ça une course en double.
« Terminée l’époque où tu avais un grand chef à bord »
A ce propos, Salvador de Bahia est-il un endroit adapté pour faire arriver une course au large ?
Y.B. : (Enthousiaste) Carrément ! C’est plus exotique qu’Itajaï.
R.J. : C’est une jolie destination.
Les deux skippers comptent, à deux, 14 participations à la Transat. (©Hirschi/Maître Coq)
Vous souvent cohabité avec différents skippers. Comment vit-on à deux, à bord ?
Y.B. : Chacun sa chambre (rires). On n’a pas pris de couteaux et de fourchette à bord.
R.J. : C’est une collaboration un équipage. Terminée l’époque où tu avais un grand chef à bord. Les Kersauson, ça n’existe plus. Tu cherches la complémentarité. Et après, il y a un truc basique: tu as un skipper qui est chef du projet, qui possède naturellement le rôle de capitaine en cas de décisions majeures à prendre.
Y.B. : On est plus intelligents à deux pour trouver les solutions, faire avancer plus vite le bateau. C’est plus simple qu’à dix, où tu dois mettre de l’ordre là-dedans. Nous à deux, on s’entend, à égalité.
Paul Vatine, « un personnage tellement haut en couleurs »
Pourquoi vous êtes-vous associés ?
Y.B. : Personne ne voulait naviguer avec moi, alors que je suis allé sur le Bon Coin et j’ai mis ‘cherche skipper’…
R.J. : Et moi Pôle-Emploi (rires).
Roland, vous aviez remporté l’édition 1995 avec Paul Vatine. Quatre ans plus tard, il mourait en mer, au cours de la quatrième édition. Comment avez-vous vécu l’hommage, le fait qu’on célèbre les 20 ans de sa disparition ?
R.J. : Je n’ai malheureusement pas pu aller boire un coup à la santé de Paulo dans les étoiles. J’ai vu ‘Mimi’ (son épouse) le matin sur le ponton. A chaque fois que je reviens dans le bassin qui porte son nom, ça me rappelle forcément tous les bons moments, toute la saga de Paulo. L’équipage était sur l’eau quand l’accident est arrivé. (Il montre son cœur) Forcément il reste là Paulo, avec ce qu’on a fait. C’était un personnage tellement haut en couleurs.
Finalement, en quoi est-ce si important d’être à deux sur le bateau, alors que le Vendée Globe, épreuve phare de 2020 et préparée par cette Transat, se dispute en solitaire ?
Y.B. : A deux tu ne navigues pas de la même façon qu’en solitaire. Tu es plus proche d’une navigation en équipage, surtout sur ces bateaux là (les Imoca). A deux, on est pas loin d’être à 100% du potentiel du bateau. Chose qu’on ne peut pas faire en solitaire parce qu’on doit se reposer, dormir. En double, on met le curseur un peu plus haut, un peu plus loin. Pour voir jusqu’où on peut aller.
Justement, jusqu’où comptez-vous aller sur cette 14e édition ?
R.J. : Salvador ! (rires)
Et en termes de classement ?
Y.B. : On veut être le plus près possible du podium. Si on peut être dessus, c’est encore mieux. Pour être le plus prêt de la caïpirinha, comme tu l’a dit Roland l’autre jour. Ça serait plus agréable !