INTERVIEW. Comment les pompiers de Seine-Maritime sont préparés à surmonter des drames

INTERVIEW. Comment les pompiers de Seine-Maritime sont préparés à surmonter des drames

Ils ont choisi leur métier pour sauver des vies mais peuvent se trouver confronter à des morts violentes. Comment les pompiers sont-ils formés ou aidé en cas de drames comme le Cuba Libre à Rouen (Seine-Maritime).

Ils ont choisi leur métier pour sauver des vies, mais peuvent se trouver confronter à des morts violentes. Comment les pompiers de Seine-Maritime sont-ils formés ou aidés en cas de drames? (©Illustration/Adobe stock)

Le témoignage éloquent d’un pompier lors du procès du Cuba libre à Rouen (Seine-Maritime), le 10 septembre 2019, a été suivi d’applaudissements de la part des victimes et familles de victimes dans la salle d’audience. Les pompiers sauvent des vies, mais peuvent aussi être confrontés au pire, la mort. Comment les pompiers professionnels, mais aussi volontaires sont-ils préparés à ces événements tragiques ? Le médecin colonel Thierry Senez, chef du pôle médical en Seine-Maritime répond à nos questions.

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« On n’est jamais totalement préparé à un tel drame »

76actu : Quatorze personnes ont perdu la vie et six autres ont été blessées dans l’incendie du Cuba Libre à Rouen. Comment les sapeurs-pompiers sont-ils préparés à faire face à ces drames ?
Dr Thierry Senez : On n’est jamais totalement préparé à être confronté à un tel drame. Même si lors des formations, on évoque le risque de choc émotionnel négatif. Les formations permettent une prévention primaire et sont un des premiers éléments de préparation des équipes.

En Seine-Maritime, on compte 900 professionnels et 2 500 volontaires. Ces derniers sont tous des locaux et sont très souvent amenés à prendre en charge des voisins ou des proches : ils doivent être sensibilisés à ces chocs émotionnels pour limiter leurs impacts. Les cadres et chefs d’agrès qui vont piloter les pompiers reçoivent, eux, une formation spécifique en defusing [soins immédiats des victimes qui viennent de vivre un traumatisme, ndlr] et débriefing. 

Vous parlez de choc émotionnel négatif, mais pas de traumatisme psychologique. Pourquoi ?
Très souvent, on utilise tout de suite le terme de traumatisme psychologique, mais au départ il s’agit plutôt d’un choc émotionnel. Il est négatif quand il est lié à la mort, mais évidemment peut aussi être positif quand on devient parent par exemple. Tout le monde n’est pas traumatisé par un événement, mais, en revanche, il y a automatiquement un choc émotionnel qui va être traité différemment pour les pompiers en fonction de l’importance, du nombre de victimes ou de la durée de l’intervention.

Les chocs émotionnels peuvent-ils se transformer en traumatismes psychologiques ?
C’est le risque. C’est pour cette raison que nous insistons sur la sensibilisation aux symptômes lors des formations, débriefing ou defusing. Souvent les troubles apparaissent dans les semaines ou les mois à venir : des réveils nocturnes, des reviviscences de l’événement avec des images flashs qui resurgissent, une irritabilité vis-à-vis de ses proches ou de ses collègues ou encore une conduite addictive.

« L’important, c’est de toujours pouvoir verbaliser »

Quels sont les outils dont vous disposez ? 
On a différentes techniques ; il n’y a pas de règle absolue. On peut considérer qu’il faut rapidement faire un defusing, c’est le cas notamment quand il y a un décès d’enfant. Il a lieu juste après l’intervention sur place ou de retour à la caserne, c’est « le déchoquage ». S’ils le souhaitent, les pompiers peuvent ou non verbaliser ce qu’ils ressentent.

On peut aussi considérer qu’il faut quelque chose de plus structurel qui peut avoir lieu dans les heures ou jours qui suivent l’intervention. C’est le débriefing qui se fait en trois phases : l’écoute, la synthèse et la clôture des discussions. Ces deux techniques peuvent être faites par le chef d’équipe ou un psychologue. On peut également mettre en place une aide psychologique individualisée. Enfin pour des interventions très particulières, il y a le soutien sanitaire aux opérations coordonné par des infirmiers ou des médecins qui permettent d’alerter l’autorité d’emploi en cas de risques. L’important, c’est de toujours pouvoir verbaliser. 

Le culte du surhomme

Les pompiers n’ont pas de mal à verbaliser leurs émotions ?
Je pense qu’ils le font de plus en plus. Effectivement, pendant de très nombreuses années, ni la hiérarchie, ni les pompiers eux-mêmes ne voulaient prendre en compte ces chocs émotionnels. Il y avait le culte du surhomme : ‘C’est moi le sauveteur, je n’ai donc pas le  droit de me plaindre.’ Très longtemps, ça n’était pas vu d’un bon œil de parler de son mal-être, mais aujourd’hui, le soutien psychosocial est devenu important. D’ailleurs, je suis aujourd’hui responsable d’un pôle sanitaire et bien-être : ça veut tout dire. Volontaires comme professionnels, peuvent faire appel sans même que leurs chefs soient au courant, à une aide psychologique.

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Les psychologues ou médecins qui interviennent auprès des pompiers reçoivent eux aussi une formation particulière ?
Il n’y a pas que des médecins ou psychologues, mais oui, ils reçoivent une formation spécifique : médecine de catastrophe. En  Seine-Maritime, nous travaillons avec trois médecins ainsi que cinq infirmiers à temps plein, quatre psychologues cliniciens, deux psychologues du travail et aussi quatre sophrologues.

Le sentiment d’échec du pompier

Après des interventions très difficiles, la plupart des pompiers reprennent-ils le travail rapidement ?
C’est très souvent, en effet, mais évidemment s’ils en font la demande, ils peuvent s’arrêter plusieurs jours. Mais au vu de mon expérience, la plupart de ces hommes et femmes préfèrent revenir rapidement, notamment parce qu’ils peuvent verbaliser auprès de leurs collègues. Les troubles sont souvent liés au sentiment d’échec que les pompiers ressentent lorsqu’ils n’ont pas réussi à sauver une vie. Ce sont des fonctionnaires tenus à la discrétion, qui ont une obligation de secret professionnel. Ils ne peuvent donc pas verbaliser auprès de leurs proches.

Existe-t-il des cas ou à la suite de tels drames des hommes ou des femmes pompiers ont été amenés à abandonner leur statut volontaire ou professionnel ?

Probablement… Mais on ne me l’a pas dit ainsi. Certains volontaires abandonnent et on peut supposer que cette charge émotionnelle a été trop importante. Quant à la démission de professionnel, je n’en ai pas eu connaissance dans notre département. 

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Y’a-t-il encore des pistes d’améliorations au sujet de la prise en compte des chocs émotionnels pour les pompiers ?
Nous y travaillons. Dans quelques jours, par exemple, nous allons plancher sur le retour d’expérience lié au Cuba Libre en prenant en compte la dimension technique, psychologique… L’idée étant de s’améliorer dans la gestion d’un tel drame. 

76actu

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