Au sein de la Brittany Ferries, Kristell Kerouredan est la seule femme à occuper les fonctions de commandant. (©DR)
À « commandante », elle préfère se faire appeler « commandant ». « Si on me pose la question, je réponds qu’il faut faire comme avec les autres », explique simplement Kristell Kerouredan. Seule femme à tenir la barre d’un navire au sein de la Brittany Ferries, elle raconte pourtant que « ça n’a pas toujours été simple de montrer qu’on sait faire aussi bien que les autres ».
Lire aussi : VIDEO. La mise à l’eau spectaculaire du Honfleur, futur navire de la Brittany Ferries à Ouistreham
La mer, elle a baigné dedans
Pour cette jeune femme originaire du Havre, la mer a pourtant toujours fait partie du décor. C’est dans la cité portuaire, qui plus est dans une famille de marin, qu’elle a grandi. « J’ai toujours baigné dedans, sourit-elle. Je passe ma vie en mer, et même en vacances, je ne pourrais pas m’en passer. » Jeune lycéenne, elle envisage donc d’en faire son métier, mais cela n’avait pourtant rien d’une évidence.
Mon père était dans la marine marchande, mais de l’ancienne génération. Il ne concevait pas qu’une femme puisse devenir commandant, se souvient-elle.
Ce qui ne l’empêchera pas de faire partie des rares filles de sa promotion de l’École nationale de la marine marchande (ENMM) de Sainte-Adresse, puis de poursuivre sa carrière jusqu’à prendre la tête d’un équipage à la Britanny Ferries.
Une différence qui « forge le caractère »
Depuis son premier embarquement, « où on m’a quand même demandé ce que je faisais là », elle l’assure, les mentalités ont évolué. Mais elle rencontre encore parfois quelques mauvaises surprises, comme récemment lors d’un passage en Pologne pour la maintenance d’un bateau où « ils se sont demandés si ce n’était pas une blague » lorsqu’elle s’est présentée. « C’est sûr, ça forge le caractère, philosophe-t-elle. Mais je vois de plus en plus de filles dans les écoles, et il y a même des femmes matelots. »
On se détache progressivement de ces vieilles superstitions qui disaient que les femmes portent malheur à bord. Et comme maintenant je suis cheffe, les gens peuvent penser que ce n’est pas ma place, ils ne peuvent pas me le dire, s’amuse-t-elle.
Des anecdotes, elles en possèdent ainsi d’autres qui lui mettent du baume au cœur. Comme les souvenirs de juin dernier, lorsqu’elle s’est présentée aux vétérans qui avaient embarqué à bord du Normandie pour la traversée entre l’Angleterre et Caen pour les commémorations du D-Day. « Beaucoup avaient plus de 95 ans, ça les a surpris au début de voir une femme, mais ils m’ont vite demandé de prendre des photos avec moi ! »
Une carrière dans ce milieu, « c’est possible »
Entrée à Britanny Ferries il y a 20 ans, elle commande donc à 39 ans des bateaux au départ de la Normandie ou de la Bretagne en direction de l’Angleterre et se voit bien continuer « jusqu’à la retraite », assure-t-elle.
« Dans ce métier, chaque jour est différent, la mer n’est jamais la même. Et au sein d’un équipage de 130 personnes, il y a un vrai aspect humain. » Dans la profession, beaucoup choisissent pourtant, au bout de quelques années, de rester à terre. Contrairement à ses débuts, Kristell n’embarque plus au long court, et alterne entre une semaine à bord et une semaine chez elle. « Ce n’est pas toujours simple pour la vie familiale, ni la vie sociale tout court même, reconnaît celle qui est maman d’un petit garçon. J’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un du milieu, qui a été très compréhensif et s’est mis à temps partiel pour que je puisse poursuivre ma carrière. »
Aujourd’hui, « tous mes proches sont fiers de mon parcours. Allier vie de famille et vie en mer, c’est possible ! Les jeunes filles qui voudraient se lancer doivent se le dire, on trouve toujours des solutions, ça s’étudie. Cela vaut le coup d’essayer. »