Pour les familles des victimes du Cuba libre à Rouen, « l’après est un champ de ruines »

Pour les familles des victimes du Cuba libre à Rouen, « l’après est un champ de ruines »

Lors de la quatrième journée du procès du Cuba Libre à Rouen, jeudi 12 septembre 2019, les familles des victimes se sont exprimées à la barre.

Lors de la quatrième journée du procès du Cuba Libre à Rouen, jeudi 12 septembre 2019, les familles des victimes se sont exprimées à la barre. (©Raphaël Tual/76actu)

Des cris, de la colère, de l’incompréhension, des questions… L’audience s’est révélée particulièrement éprouvante, lors de la quatrième journée du procès du Cuba Libre à Rouen (Seine-Maritime), jeudi 12 septembre 2019.

Après les rescapés la veille, les familles des victimes se sont succédé à la barre. Pour elles, il s’agissait de la première réelle confrontation directe avec les frères Boutrif depuis l’incendie qui a coûté la vie à quatorze personnes dans la nuit du 5 au 6 août 2016.

Nombreux auraient souhaité pouvoir regarder les anciens gérants du Cuba Libre droit dans les yeux. Le tribunal l’interdit. Ils auront au moins pu leur exprimer ce qu’ils avaient sur le cœur après trois années de souffrance. Et parler de l’après, sans leurs enfants et leurs proches.

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« On ne vit plus, on survit »

Jeudi, lors de l’audience, la présidente a décrit les corps des victimes, mortes asphyxiées par l’inhalation des fumées, les traces sur leur corps, les cicatrices, les plaies, la suie. Les marques distinctives aussi, comme l’un des quatre tatouages d’Ophélie Cordier, qui fêtait son anniversaire dans le bar, écrit en italien : « Les défaites de la vie sont les meilleures victoires. »

Tous les parents qui ont dû reconnaître les corps de leurs enfants ont gardé ces images gravées dans leurs têtes. Plusieurs ont choisi d’en parler, comme la mère d’Ophélie. Elle a décrit l’horreur en détail, sans oublier « la forte odeur de brûlé ». Avant les visites à la morgue, la dernière image qu’elle avait de sa fille, c’était celle de ses « beaux cheveux blonds », le soir du drame. « Elle était rayonnante ! » En atteste la photographie projetée sur l’écran.

Par ses mots, elle a montré toute la détresse de sa famille, son traumatisme et celui de son jeune fils. Elle dit ne pas avoir de haine. « Honte à vous. Vous êtes des lâches », assène-t-elle tout de même aux deux frères. « On ne vit plus », « on survit », « je n’entendrai plus jamais maman » ou « papa », « on ne fête plus Noël, ni les anniversaires », ces phrases reviennent plusieurs fois dans les témoignages des parents. Une avocate des parties civiles dira plus tard :

Il y a un avant le 6 août et un après. L’après est un champ de ruines.

Faire le deuil, « c’est impossible »

Chez certains, la colère est montée pendant trois ans. Elle a fini par exploser, jusqu’à un appel au suicide et une comparaison avec les bourreaux des chambres à gaz, très vite recadrés par la présidente. Le père de Florian Dugnetai s’est dit révolté par ce qu’il entend depuis lundi :

Eux [les frères Boutrif, ndlr] n’ont pas été punis. Ils n’ont même pas fait de prison. Nous, on est en prison tous les jours. On ne peut plus travailler. On ne peut plus vivre.

À la barre, les parents ont parlé du suivi psychologique ou psychiatrique qui dure encore après trois ans, des médicaments qu’ils prennent pour tenir le coup. La mère de Florian porte le T-shirt de son fils depuis trois ans. Celle de Julie Ben Slimane n’arrive pas à accepter ce qui s’est passé, au point de ne pas pouvoir se rendre sur la tombe de sa fille. Aux frères Boutrif qui espéraient que les familles puissent faire le deuil, elle répond : « C’est impossible. »

Celle de Mavrick écrit des lettres à son fils dans un grand cahier. Elle a lu la dernière, datée du 9 septembre, devant le tribunal. Elle les commence toutes par : « Moumousse [son surnom, ndlr] où es-tu ? » Et pour la première fois, en conclusion de son intervention, elle a trouvé le courage de dire les mots qu’elle avait rédigés pour ses obsèques. Devant les frères Boutrif, elle a lu à tous un message d’amour pour son fils.

« La plus grande erreur de ma vie »

Ce moment a été aussi douloureux qu’expiatoire. « Je suis soulagé », a déclaré Rémy, le père de Zacharia, après son témoignage. Lui non plus n’a pas de haine, mais il ne juge pas les autres. « Chacun réagit à sa manière. » Lui-aussi est marqué à jamais. 

Durant cette semaine, les parents ont pu en savoir plus sur les souffrances endurées par leurs enfants, sur les circonstances de l’incendie, mais un questionnement continuera de ronger leur quotidien à l’issue de cette journée : « Pourquoi l’issue de secours est-elle restée fermée ? » Presque tous ont posé la question.

La présidente a donné une dernière chance à Amirouche Boutrif de s’exprimer avant de clore les débats. À l’instar de son frère qui « regrette profondément », il a dit comprendre « la souffrance et le désarroi des parents ». « Ils seront toujours dans mon cœur et mon esprit », a-t-il assuré. Quant à la porte ? « On est tous humains, l’erreur est humaine… Je ne sais pas, a-t-il répondu. Ce sera la plus grande erreur de ma vie. »

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