Face aux conditions de travail de plus en plus difficiles de son mari, cette femme de pompier a décidé de témoigner de leur quotidien. (©Illustration / Adobe Stock)
Elle avait « l’idée en tête depuis un moment », et a finalement décidé de sauter le pas. En ce début août 2019, Lucie*, épouse d’un pompier du Havre (Seine-Maritime), a souhaité témoigner du quotidien de son mari, mais aussi de celui de leur famille. « Je me dis qu’en en parlant, ça pourra peut-être créer une prise de conscience et faire un peu bouger les choses », explique-t-elle.
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Des conditions qui « ne leur permettent pas d’être au maximum »
Si elle prend la parole aujourd’hui, c’est qu’elle est inquiète pour celui qui est, « pour moi et aux yeux de beaucoup de personnes, un héros ». Car son héros est devenu « un homme fatigué, irrité, usé par son métier. » En cause ? Des conditions de travail qui se détériorent au fil des mois et un manque de reconnaissance explique-t-elle.
Pour exercer ce métier, on leur demande d’être au maximum de leurs capacités physiques et mentales, précise Lucie. Mais les conditions dans lesquelles ils travaillent ne le permettent pas. Quand on est pompier, on risque déjà sa vie tous les jours, et là on ajoute de la fatigue, de la tension.
En cette période estivale, elle évoque par exemple des soucis d’effectifs dans la caserne de son mari. « Sur une garde de 24 heures, il arrive qu’il soit mobilisé sur plusieurs véhicules la même nuit », et termine donc épuisé.
Interrogé fin juin par 76actu sur cette question des ressources humaines, Alain Gautier, vice-président du Département de Seine-Maritime et président du Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) de Seine-Maritime a indiqué qu’un protocole d’accord avait été récemment signé avec les syndicats de sapeurs-pompiers avec, à la clé, des créations de poste.
Un dialogue constant entre la direction et le terrain
Un dialogue constant avec les organisations syndicales et les équipes sur le terrain que souligne également la direction du Sdis de Seine-Maritime. Refusant de commenter « les situations particulières », cette dernière se dit « bien consciente de certains problèmes », et explique notamment avoir passé, la semaine dernière, toute une journée au Havre. Elle assure « rechercher toutes les ressources nécessaires pour palier aux soucis d’effectifs comme pour assurer la sécurité » des pompiers.
L’épouse poursuit la liste des difficultés rencontrées par son mari. Elle pointe ainsi du doigt des nuits compliquées du fait de la vétusté de la caserne dans laquelle il se trouve. « L’isolation est très mauvaise. On entend son voisin éternuer, alors imaginez quand les collègues partent en intervention », détaille Lucie*.
Le cas de la caserne Havre Sud :
Eau chaude l’été, eau froide l’hiver mais aussi un manque d’espace, une salle de sport improvisée dans les couloirs, des problèmes d’isolation… L’état de la caserne du Havre Sud se dégrade depuis plusieurs années et inquiète. Un nouvel établissement, pour lequel 8 millions d’euros vont être investis et dont la première pierre devrait être posée en septembre 2019, devrait voir le jour d’ici deux à trois ans. La direction du Sdis précise que 300 000 euros de travaux ont été effectués ces trois dernières années pour améliorer les conditions d’accueil de la structure actuelle, et que d’autres efforts seront consentis d’ici la création de la nouvelle caserne.
Un manque de reconnaissance
Lucie* l’assure pourtant, ce cri d’alarme n’est pas fait pour attaquer tel ou tel responsable du Sdis – « ils font aussi ce qu’ils peuvent » – mais plutôt pour alerter sur un manque de moyens général.
Sur certaines interventions, ils partent avec des véhicules d’occasion. Ils sont là pour sauver des gens, pour moi c’est impensable qu’ils se mettent encore plus en danger faute de matériel adapté.
Au-delà des moyens, le manque de considération autour de la profession blesse l’épouse de ce soldat du feu. « Dans l’imaginaire des gens, pompier est un super métier et va avec un super salaire et un super quotidien. Mais en réalité, ils travaillent 24 heures payées 17 (fonctionnement traditionnel mais remplacé dans certains Sdis par des gardes de 12 heures ndlr) et s’épuisent. » Pour Lucie, « la notion de métier à risque devrait être mieux reconnue ».
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« Il ne veut pas que notre fils fasse ce métier »
De plus en plus, cette mère de famille découvre avec inquiétude dans la presse les récits d’agression de pompiers, d’insultes sur les interventions. Sans aller aussi loin, elle note qu’au quotidien « on ne laisse plus passer les camions avec leur sirène ou on les appelle à 3 heures du matin pour faire le taxi pour un ongle cassé. »
Être pompier, c’était le rêve de mon mari, c’est ce qui donne du sens à sa vie. Il y a encore peu de temps, ça lui donnait des étoiles dans les yeux. Aujourd’hui, il ne veut pas que notre fils, qui est pourtant en admiration devant sa tenue, les camions… fasse un jour ce métier.
Ce quotidien est celui de sa famille, « mais j’imagine facilement que nous ne sommes pas les seuls dans ce cas. » Au delà du vécu de son mari, elle s’interroge sur l’avenir du métier : « dans 20 ou 30 ans, qui voudra devenir pompier? »
*Le prénom a été changé