Chaque lundi, Dominique Lasnez conduit et dirige la maraude de l’Autobus, le Samusocial de Rouen (Seine-Maritime). Elle le fait depuis 11 ans. Dans la rue, on l’appelle maman. (©SL / 76actu)
Elle a un mot doux pour chacun, de quoi manger et un non ferme quand il faut garder de quoi donner aux suivants. Dominique Lasnez, 70 ans, est une des figures de l’association L’Autobus, le Samusocial de Rouen (Seine-Maritime). Dans le monde de la rue, tout le monde la connaît et la respecte : c’est maman.
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« Elle est un repère pour eux, elle connaît leurs vies »
« Oh putain c’est lundi, ça va encore être la merde », râle « Gaby comme Bashung », bouteille de mousseux à la main. Le lundi, dans la semaine des bénéficiaires, est un jour à part : « Maman est là. » À 20h25, le camion de L’Autobus est arrivé en retard, « maman » s’active à l’intérieur, épaulée d’Emmanuel. À sa gauche, à sa droite, des caisses avec les sandwiches, œufs durs, yaourts et autres denrées à distribuer pour la maraude, jusque tard dans la nuit. Face à elle, une nuée de têtes venues là pour manger, boire café et soupe, parler.
Tandis que Dominique tend un en-cas, secoue un bras pour dire non ou embrasse l’habitué qu’elle n’a pas vu depuis longtemps, Florence sert le café. La petite table est installée à l’écart de la cohue du camion, où, d’après Gaby, Dominique « essaie d’offrir tout à tout le monde ». Florence est du quatuor de bénévoles de ce lundi 3 juin. Depuis ses débuts en septembre 2018, elle n’officie que les lundis, comme Dominique :
Elle est un repère pour eux. Elle connaît leurs vies, ils n’ont pas besoin d’en dire trop.
Tout comme ils peuvent en dire beaucoup. Même en pleine distribution, quand la queue est dense. Gilet de l’Autobus sur le dos, cheveux blancs courts et joues rouges à force d’efforts, elle écoute chaque demande.
Un café, une soupe, un jus de fruit : sur la table à côté du camion, Stéphane et Florence distribuent les gobelets aux bénéficiaires. (©SL / 76actu)
« C’est de pire en pire, il y a toujours plus de monde »
En maraudant avec elle, Marion a « découvert des bénéficiaires » ne venant que le lundi pour elle, explique la jeune femme en remplissant le cahier avec les prénoms, pour compter. « C’est de pire en pire, il y a toujours plus de monde », rumine Dominique, attristée. Quand elle a démarré à L’Autobus, une trentaine venait. Chaque fois que le 5 du mois approche, les bénéficiaires à court d’argent et en attente des minimas sociaux affluent. Ils auront été 77 à l’hôtel de ville, 28 à la gare et autant à Saint-Sever, lundi soir.
Ce sont les trois points fixes de distribution, chaque soir à 20 heures, 21 heures et 22 heures. En théorie pour les horaires, s’amuse Stéphane, autre bénévole de l’équipe : « Avec maman, on sait qu’on va être en retard. Elle fait un bécot à tout le monde. Maman, ça veut tout dire. » Elle a, pour Alexandra, « la tendresse d’une maman », la générosité « de dépanner quand on est en galère » pour Philippe et le bagout pour dire non quand il faut « garder pour les autres », souligne Dédé. Les trois viennent chaque jour à L’Autobus.
Après chaque distribution, Dominique prend le temps d’un café, pendant lequel elle discute, ici avec Philippe. Parfois, un ancien bénéficiaire passe juste dire bonjour, comme un monsieur qui avait retrouvé un travail, un foyer et venait d’être papa. (©SL / 76actu)
Des valeurs acquises en famille d’accueil, à la campagne
Leur « maman », âgée de 70 ans, officie depuis sa retraite du Crédit agricole où elle gérait les prêts agricoles, il y a onze ans. Elle a été présidente de L’Autobus de 2015 à 2017 et reste vice-présidente. Une casquette qui ne l’empêche de donner ailleurs, et partout : Secours catholique et CCAS de sa commune d’Hénouville depuis 30 ans ; banque alimentaire de Duclair pendant quatre ans ; voyage avec des malades à Lourdes tous les ans pour une association et pèlerinage d’handicapés tous les trois ans dans une autre ; présidence d’une association qui rend un dernier hommage aux morts isolés en allant aux obsèques, avec un poème.
À chaque point de maraude, Dominique a ses habitués. Comme Alain, qui s’est fait connaître pour ses gravures réalisées dans le quartier de la gare. (©SL / 76actu)
Célibataire sans enfant, Dominique a fondé une famille dans cette forêt d’engagements. « Ils font partie de moi, ce sont mes enfants. » Elle va à toutes les réunions mensuelles entre les différentes associations pour avoir des nouvelles de tout le monde. Née à Paris où sa mère l’a « pondue et abandonnée », placée en famille d’accueil de la Croix rouge de l’Orne, ça s’est mal passé. Elle a atterri à Hénouville, chez « des gens de la campagne, dans une ferme de dix hectares, c’est avec eux que j’ai acquis mes valeurs », livre-t-elle.
De la débrouille, du réseau et des dons
Dominique se démène, pour ses enfants : les légumes gardés que la banque alimentaire du Houlme garde pour elle chaque semaine, le chef du restaurant Le Cocardier lui transforme en 40 litres de soupe. « Ça fait quatre maraudes ! » Les croquettes sont récupérées auprès de son vétérinaire, d’une coopérative agricole et d’une épicerie sociale de Canteleu. La mairie du Saint-Paër lui a offert une palette de bouteilles d’eau. « Le monde associatif, c’est du réseau » pour faire à moindre coût, explique Stéphane, qui organisera avec Dominique « un festival des solidarités » à Yvetot, en novembre. L’an dernier, ils avaient récolté 280 euros.
L’argent, c’est le nerf de la guerre pour pallier à l’essentiel. À Saint-Sever, lundi soir, un jeune homme s’est approché du camion qui terminait sa maraude. « Je voudrais faire un petit don, je vous vois tous les soirs et c’est vachement courageux ce que vous faites », a félicité Walid, habitant du quartier, en glissant un billet de 20 euros à Dominique, émue. Une fois, un ancien bénéficiaire qui s’en était sorti lui avait donné 40 euros, « parce que vous m’avez sauvé la vie ». C’est dans « ce respect et cette reconnaissance » qu’elle puise l’énergie.
Et les idées. Pour l’Armada, Dominique a tout prévu : elle défriche un terrain qui lui appartient, où ses moutons paissent d’habitude, près d’Hénouville. Il servira de parking, avec des boîtes pour que les automobilistes laissent un peu d’argent. « Tout ira à des associations », explique-t-elle. En 2013, elle avait pu récolter plus de 1 600 euros ainsi. Lundi soir, l’Armada était dans toutes les têtes, en fin de maraude.
L’Autobus, premier recours des plus démunis
Après les points fixes, le camion jaune sillonne les rues, à la rencontre de ceux qui dorment dehors. C’est le cas d’une famille albanaise, installée depuis des semaines sous le pont Guillaume-le-Conquérant, à deux pas de l’entrée numéro 5 de l’Armada. Les bénévoles craignent qu’elle soit délogée sans solution. Deux couples vivent ici, dont une femme enceinte et Constantina, huit ans, qui souffre de malnutrition.
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Ce sont des policiers qui ont prévenu l’Autobus de leur présence. « Ils le font souvent », assure Stéphane. La famille dormait dans une aire de jeux, n’avait rien à manger. L’Autobus les a pris en charge, puis d’autres associations, tout comme les journalistes de France Bleu, voisins. Les bénévoles du camion s’arrêtent aussi en dehors des maraudes pour les voir, à l’instar de Marion. « Je me suis attachée à la petite », dit-elle. Et c’est réciproque : si Constantina n’appelle pas Dominique « maman », elle est heureuse de voir « tata Marion ».
Dans la nuit du jeudi 6 au vendredi 7 juin, deux hommes ont agressé la famille en pleine nuit, les menaçant « de revenir à plusieurs », nous indique Marion samedi 8 juin. Ils ont tous dû abandonner le camp.
Sous le pont Guillaume-le-Conquérant, une famille vit dans un petit camp. Jusqu’à deux ou trois heures du matin, le camion sillonne la ville, tous les soirs. (©SL / 76actu)
Dominique aussi, s’est attachée à tous ces gens croisés, aidés et sortis de leurs galères, au moins le temps d’un café après la distribution de sandwiches. Elle partage avec eux leurs déboires et se réjouit de leurs réussites. Comme celle de Mimi, à la gare, qui a trouvé un appartement, qui a droit à un petit coup de morale : « Tu n’invites pas n’importe qui, hein ! » Et Mimi, 64 ans, de répondre en souriant avec les dents qu’il lui reste : « T’as ma parole maman ! » Il l’appelle ainsi depuis des années. Il a été le premier :
Quand je l’appelle maman, c’est le cœur qui parle, c’est profond.