Voilà une réalité qui définit plutôt bien ce qu’on appelle un dilemme…
D’un côté: il faut dépenser l’argent public pour assurer le maintien du service public, en l’occurrence le maintien du droit individuel essentiel de pouvoir se déplacer le plus facilement sur le territoire. De l’autre: il faut dépenser l’argent public collecté à partir de nos impôts (via ce que l’Etat central veut bien rétrocéder aux collectivités territoriales désormais en charge de telle ou telle compétence pour assurer le service public au plus près des citoyens, usagers, habitants et contribuables) de la façon la plus rationnelle possible.
Certains ici ne cessent de dire que la région balance l’argent par les fenêtres de l’abbaye-aux-Dames et ne fait pas assez d’économies. Dans le cas qui se présente, justement, elle souhaite en faire sur un service public dont le maintien serait inutile donc dispendieux faute d’usagers en nombre suffisant.
On pourrait être d’accord, dans l’idéal, sur ce principe de responsabilité et de bonne gestion à condition que les réalités concrètes et les modalités démocratiques d’arbitrage de la décision soient en rapport avec l’idéal: on constate, hélas, que c’est assez peu souvent le cas au risque de faire soi-même ce que l’on reproche, à juste titre, aux autres de faire.
A la décharge de la région, la décision de fermer une desserte ferroviaire est très difficile. Aussi difficile que la décision de fermer une maternité à Bernay prise par une agence de l’Etat central sous l’impérieuse nécessité d’un jacobinisme comptable d’autant plus illégitime qu’il ignore les usagers.
Si la population concernée par la fermeture programmée de l’arrêt en gare de Saint-Martin-du-Vivier n’a pas été réellement consultée dans le cadre d’une démarche de démocratie locale, si la raison de cette fermeture n’a pas été correctement expliquée et si le service public alternatif n’a pas été mis en place et présenté à la population pour consultation, alors le projet de décision dont il est question ci-après est une mauvaise décision: par principe, un conseil régional et tout particulièrement celui de Normandie, ne saurait prendre le même type de décision (discrétionnaire) que l’Etat central jacobin qui fait régulièrement et très légitimement l’objet des critiques de la part d’un certain… Hervé Morin.
Un arrêt en gare supprimé dans l’agglo de Rouen : les habitants se mobilisent
Des habitants veulent que le train continue à s’arrêter à la gare de Saint-Martin-du-Vivier. À dix minutes de Rouen, il est la seule alternative pratique à la voiture.
D’ici le second semestre 2019, probablement en septembre, le train ne s’arrêtera plus en gare de Saint-Martin-du-Vivier (Seine-Maritime). Ce qui suscite l’incompréhension des habitants et usagers. Dans le cadre de son plan de transport 2020, la Région Normandie, autorité organisatrice des transports régionaux a en effet l’intention de supprimer la halte ferroviaire de la ligne TER Rouen-Amiens à Saint-Martin-du-Vivier.
Du lundi au vendredi, les usagers disposent d’un train à 7h13 et 8h14 pour les amener à la gare de Rouen en 10 à 12 minutes. De Rouen, les trajets retour desservant la gare de Saint-Martin-du-Vivier sont possibles à 17h35, 18h34 et 19h35 (sauf le vendredi pour ce troisième arrêt du soir). Il y a aussi un arrêt le samedi midi et un autre le samedi soir pour le retour. Pour les usagers occasionnels ou réguliers, un voyage coûte quatre euros (prix par tronçon de 25 km) et un abonnement mensuel revient à 31,20 euros.
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Divergences sur le nombre d’usagers
Ce TER Rouen-Amiens dessert Saint-Martin-du-Vivier, Morgny, Longuerue-Vieux-Manoir, Montérolier-Buchy, Sommery, Serqueux, Formerie, Abancourt, Poix de Picardie et Amiens. Dans la réorganisation de cette ligne, seul l’arrêt à la gare de Saint-Martin-du-Vivier va être supprimé en raison d’une trop faible fréquentation, selon la Région Normandie. Il y a un peu plus d’un an, la Région a comptabilisé une moyenne de deux personnes qui montent et deux qui descendent. Les usagers à l’origine de la pétition contestent ces chiffres, selon eux une quinzaine de personnes prend le train chaque matin, hors vacances scolaires.
1 191 signatures pour la pétition
En janvier, Céline Goujon, habitante à Saint-Martin-du-Vivier et Sophie Moulin, habitante à Fontaine-sous-Préaux, ont lancé une pétition pour le maintien de l’arrêt du TER à Saint-Martin-du-Vivier. Cette pétition à la fois sur internet et sur papier a réuni un total de 1 191 signatures (896 sur la pétition papier et 295 sur la plateforme change.org). La semaine dernière, elle a été envoyée à Hervé Morin, président de la Région Normandie.
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Depuis 11 ans, Sophie Moulin prend ce train quotidiennement pour se rendre à son travail à Rouen. Ce moyen de transport est le plus rapide et lui évite les embouteillages en voiture, à Darnétal et Rouen. Avec sa voiture, elle mettrait 40 minutes au minimum, si ce n’est plus en fonction de la circulation. Sans compter le temps passé à chercher une place de stationnement à Rouen. Comme le souligne Francis Debrey, maire de Fontaine-sous-Préaux dans un courrier envoyé aux habitants de sa commune fin janvier, « il n’y a pas plus rapide, régulier et efficace comme moyen de déplacement jusqu’à la gare de Rouen, elle-même connectée au réseau de transport urbain de la Métropole. »
Un facteur d’attractivité des communes
Cette gare est utilisée principalement par les habitants de Saint-Martin-du-Vivier, Fontaine-sous-Préaux, Roncherolles-sur-le-Vivier et quelques usagers d’Isneauville et Bihorel (côté Chapitre). Un habitant croisé près de la gare et dans l’attente du train ramenant sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer ne cache pas sa colère :
C’est d’ailleurs pour cela que j’ai acheté ma maison il y a trente ans à Saint-Martin-du-Vivier.
Pour tenter d’éviter la suppression de cette desserte en 2019, les maires des trois premières communes citées précédemment ont demandé au président de la Région, l’adoption d’un moratoire jusqu’en juin 2020. Dans un courrier, il font cette remarque : « L’épisode de l’effondrement du pont Mathilde a mis en lumière de façon prolongée une partie de ce potentiel. Aujourd’hui encore, le blocage quotidien dans sa traversée aux premières heures de la journée est une incitation à l’utilisation de liaisons alternatives à l’automobile pour se rendre sur la rive gauche de l’agglomération. »
Des alternatives jugées peu efficaces
Mais sans le train, les habitants disent qu’il n’y a plus d’alternative à la voiture dans ces communes en limite de la Métropole Rouen Normandie. Préconisé par la Région, le recours à Filo’r, le service de transport à la demande de la Métropole est jugé peu adapté en raison de capacité d’accueil et de régularité limitées. Et rejoindre une autre commune desservie par une ligne de transport régulière comme Darnétal n’est pas plus efficace. Sophie Moulin en a fait l’expérience au printemps 2018 lors des grèves perlées de la SNCF :
En voiture, j’allais me stationner à Darnétal pour prendre le Teor. Avec les embouteillages au rond-point de la Girafe, mon temps de trajet était très rallongé.
Olivier Lefebvre, habitant de la même commune fait le même constat à Isneauville en passant par la route de Neufchâtel pour prendre le F1, une autre ligne de bus à haut niveau de service Nord Sud de l’agglomération : « Là aussi c’est très embouteillé et j’observe que dans la plupart des véhicules, il n’y a qu’une personne ».
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Une contradiction politique de la Région ?
Au-delà des usagers réguliers ou occasionnels, Olivier Lefebvre estime qu’il y a aussi une contradiction politique. « Sur le site internet de la Région Normandie, il est écrit que l’accessibilité, le service public et le développement durable sont des préoccupations constantes de la Région Normandie dans le domaine des transports ».
Les signataires de la pétition espèrent maintenant que leurs arguments seront entendus par la Région Normandie.
« La décision est prise mais le moment n’est pas encore définitifé
Contacté, Jean-Baptiste Gastinne, vice-président de la région Normandie en charge des transports explique les raisons de cette suppression. Dans un premier temps, Jean-Baptiste Gastinne a démenti la rumeur qui disait que la suppression de l’arrêt interviendrait fin mars 2019. « Ce qui est possible au mois de mars, c’est qu’il y ait des changements classiques d’horaires chez la SNCF. »
La fin de la desserte à Saint-Martin-du-Vivier doit intervenir d’ici le second semestre de l’année 2019. « La décision est prise mais le moment n’est pas encore définitif. Cela se fera au second semestre, en septembre ou en décembre. Mais il nous semble plus judicieux de le faire au moment où les gens s’organisent et c’est plutôt septembre. »
Réfléchir à d’autres solutions
Le vice-président en charge des transports souhaite que cette transition se fasse en douceur pour les usagers concernés : « On sait que c’est impactant pour ces personnes mais il s’agit de réfléchir avec chacun à la meilleure solution. J’ai demandé à la SNCF de prendre contact avec ces personnes. Comme ils ne sont pas très nombreux, c’est possible de faire un suivi personnalisé pour leur proposer une solution individuelle. »
Quant aux autres solutions alternatives de transport collectif dans ces communes, Jean-Baptiste Gastinne estime que c’est à la Métropole Rouen Normandie de voir comment il est possible d’améliorer les choses. Il a d’ailleurs rencontré son président Frédéric Sanchez.
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Une autre raison, autre que la faible fréquentation, est donnée à cette suppression : la réorganisation des lignes régionales de train. Actuellement, les trains s’arrêtant à Saint-Martin-du-Vivier ont leur terminus à Serqueux sur la ligne Rouen-Amiens. « Ce que nous prévoyons de faire à partir de 2020 est de rationaliser les choses et de n’avoir plus que deux missions : Rouen-Amiens et Rouen-Lille. Notre intention à nous, autorité organisatrice des transports, c’est d’avoir au total plus de clients dans nos trains et pas d’en avoir moins. La mission Rouen-Lille sera très rapide donc elle ne s’arrêtera qu’à très peu d’endroits. La mission Rouen-Amiens s’arrêtera à plus d’endroits mais pas à Saint-Martin-du-Vivier alors que c’était possible sur la mission Rouen-Serqueux. »
La troisième raison avancée par Jean-Baptiste Gastinne est plus technique. « Les deux gares de Rouen et Amiens sont très contraintes. Celle de Rouen est saturée dans des créneaux horaires impartis pour faire rentrer des trains. Ces créneaux horaires obligent nos trains à être plus rapides. Et ils ne peuvent plus s’arrêter à Saint-Martin-du-Vivier, pour cette raison-là un peu technique, qui est liée à la saturation de Rouen et Amiens, les deux gares terminus de cette ligne demain. »
En revanche, le vice-président en charge des transports de la région Normandie a confirmé qu’aucun autre arrêt de la ligne ne sera impacté par des suppressions. Au contraire, celle de Morgny va bénéficier d’un plus grand nombre d’arrêts.
